"L'évêque des pauvres", premier président progressiste élu de l'Histoire du Paraguay

Publié le par Jihad WACHILL

Le Paraguay était en liesse après la victoire historique de l'ex-évêque Fernando Lugo, candidat de la coalition de gauche, élu officiellement président du Paraguay dimanche, mettant ainsi fin à 61 ans d'hégémonie du Parti Colorado. En cette nuit de pleine lune, devant la place des Héros, au coeur d'Asuncion, un cortège de voitures était bloqué, des enfants debout sur les capots, au beau milieu d'une marée humaine, composée de jeunes, de vieux, de familles entières brandissant les drapeaux du bleu de la coalition de gauche victorieuse de Fernando Lugo. Premier président du Paraguay à n'être pas membre du Parti Colorado aux commandes du pays depuis 1947, l'ancien évêque prendra ses fonctions le 15 août prochain.

Descendant dans les rues d'Asuncion, des milliers de partisans du président élu Fernando Lugo avaient commencé à célébrer sa victoire et l'éviction historiques du Parti Colorado, dès 17H00 locales (21H00 GMT). Au fil des annonces précisant que "le changement" politique était plus que probable, la foule a grandi, la rumeur de la ville amplifiée des sons des klaxons et des détonations de pétards et de feux d'artifices. "Nicanor s'en va, Nicanor s'en va", chantait ici la foule en se moquant du président sortant Nicanor Duarte. "Lugo a du coeur", chantait elle par là.

La dernière fois qu'une telle manifestation de liesse populaire s'était produite remonte à la chute du dictateur Alfredo Stroessner en 1989."Je n'arrive toujours pas à le croire, c'est une bénédiction, enfin notre seigneur Jésus-Christ prête attention au Paraguay", s'est exclamée en se signant Mercedes Jara, une femme au foyer interrogée par l'AFP.

Selon le Tribunal électoral, Fernando Lugo a remporté l'élection présidentielle avec 40,8% des suffrages contre 30,8% pour Blanca Ovelar, sa rivale du Parti Colorado, avec un taux de participation de 65%. Immédiatement après l'annonce des résultats officiels, Fernando Lugo a rejoint la foule en liesse dans le centre d'Asuncion où il lui a lancé: "Nous vous demandons de ne pas nous laisser seuls, la démocratie nous la ferons ensemble !".


Le président Duarte a reconnu la victoire de M. Lugo et s'est engagé à "collaborer activement pour une passation de pouvoir dans un contexte pacifique, de compréhension et dans un esprit de construction". Auparavant, Mme Ovelar avait reconnu sa défaite lors d'une brève conférence de presse. "Je reconnais le triomphe de Fernando Lugo", avait annoncé Mme Ovelar en précisant "assumer avec dignité que les résultats (...) sont à ce stade irréversibles".

Peu après l'annonce des projections officielles qui lui étaient favorables, M. Lugo avait, dans une conférence de presse, fait voeux qu'à l'avenir "le Paraguay ne soit plus simplement connu pour sa corruption et sa pauvreté mais pour son honnêteté". M. Lugo a également souhaité "que plus jamais on ne pratique de politique fondée sur le clientélisme et la prébende, qui provoquent tant de dommages"."Si ces résultats sont ratifiés, nous serons ouverts à la rencontre de tous les représentants de la communauté internationale pour travailler à l'intégration réelle de la région et du continent", avait-il alors souligné.

Avec la victoire de M. Lugo et de ses partisans, le marché commun régional du Mercosur (Argentine, Brésil, Uruguay et Paraguay plus les pays associés Chili et Bolivie et le Venezuela en cours d'intégration) ne compte désormais que des gouvernements de gauche.

Fernando Lugo, surnommé "l'évêque des pauvres", a renoncé à son sacerdoce en décembre 2006 pour conduire aux élections sa coalition, l'Alliance patriotique pour le changement (APC).Depuis, la popularité du candidat, qui se qualifie de "progressiste", n'avait cessé d'augmenter dans ce pays où un tiers des six millions d'habitants vit en dessous du seuil de pauvreté.
 
Chevelure et barbe poivre et sel, le regard direct derrière des lunettes à monture métallique, le sourire serein, le candidat n'a été convaincu qu'en mars 2006, par l'opposition d'emmener l'APC, coalition d'une vingtaine de formations majoritairement de gauche, aux élections présidentielles. Parfois surnommé depuis "l'évêque rouge", Lugo dit préférer au qualificatif de "gauche" qu'on lui accole celui de "progressiste". "Si vous demandez à cinq personnes dans une pièce une définition pour "gauche", vous en obtiendrez cinq différentes", a-t-il souligné, en riant, vendredi lors d'une conférence de presse dans son quartier général.
 
Accusé de vouloir instaurer au Paraguay un système de type chaviste, Lugo a saisi l'occasion pour se démarquer des présidents populistes du Venezuela Hugo Chavez et de Bolivie Evo Morales, en affirmant que s'il "valorise les politiques de la région" sud-américaine, il croit en revanche que le Paraguay doit "suivre son propre processus".
 
Les autorités ecclésiastiques qui ne l'on pas excommunié l'avaient publiquement qualifié de rebelle, le comparant "à un poignard planté dans le corps de l'Eglise".
 
Fernando Lugo est un homme dont la conscience politique s'est éveillée très tôt au sein de sa propre famille persécutée sous la dictature d'Alfredo Stroessner (1954 - 1989). Il né le 30 mai 1951 à San Solano, dans la région d'Itapua (sud), l'une des plus défavorisée de ce pays, dont un tiers de la population vit sous le seuil de la pauvreté. Ses proches sont modestes, non pratiquants, unis et surtout très politisés, à l'image de son oncle Epifanio Mendez Fleitas, une des figures de proue du Parti Colorado (conservateur), qui entra en dissidence contre le dictateur Stroessner. Militants opposés au régime, trois de ses frères avaient été contraints à l'exil, après avoir été torturés, et son père avait également été maintes fois arrêté.
 
Mais lui, au grand dam de son père, a choisi à 19 ans d'entrer au Séminaire de la Congrégation de la Parole Divine en 1971 avant d'être ordonné prêtre six ans plus tard et d'intégrer l'Université catholique de Notre Dame d'Asuncion. Missionnaire, il part ensuite en Equateur pour y travailler jusqu'en 1982 au contact des couches sociales les plus défavorisées. Ces années lui valent aujourd'hui le surnom d'"évêque des pauvres", en référence à l'influence de l'Equatorien Leonidas Proano, membre de la Théologie de la libération, un mouvement social issu de l'Eglise catholique, teinté de marxisme et développé en Amérique latine dans les années 70. Expulsé du Paraguay en 1983 par le régime de Stroessner, il connaît quatre ans d'exil à Rome, avant de rentrer au pays, où il est devenu en 1994 évêque de San Pedro (centre), un département socialement défavorisé, aux relations chaotiques avec les autorités.

Publié dans Amérique latine

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Jihad WACHILL 21/04/2008 09:21

A remarquer que Fernando LUGO, nouveau président du Paraguay, était considéré au sein du clergé paraguayen comme un partisan de la "théologie de la libération". D'où l'attitude négative de la hiérarchie catholique à sa candidature, comme les attaques vives dont il a fait l'objet.