Les zones d'ombre de l’opération « Échec »

Publié le par Jihad WACHILL

Tandis que Bogota récolte les bénéfices des libérations des otages, des voix discordantes s’interrogent sur la véracité de la version officielle.

Certainement, faudra-t-il encore attendre avant de savoir ce qui s’est exactement passé lors de l’opération « Jaque ». À Bogota, on le devine sans mal, les autorités s’en tiennent à leur version initiale selon laquelle des agents infiltrés dans le front nº1 des FARC, soutenus par des guérilleros retournés, auraient fait croire aux insurgés chargés de la surveillance des otages qu’Alfonso Cano, le commandant en chef de la guérilla, ordonnait un regroupement des séquestrés en vue de les transférer sous les auspices d’une ONG. Jeudi, le ministre de la Défense, Juan Manuel Santos, qui pourrait bien briguer le fauteuil présidentiel, soutenait encore que « l’opération "Échec" avait été "entièrement colombienne" », tout en reconnaissant que les États-Unis « ont un peu aidé à calibrer certaines choses, mais très à la marge ». Cette « collaboration », à laquelle s’ajoute celle d’une société privée d’anciens agents des services secrets israéliens, n’a en soi aucun caractère exceptionnel : Washington a investi quelque 4 milliards de dollars depuis 2000 dans le cadre du plan Colombie visant à militariser et subordonner le pays. « La vérité, c’est que ce fut une opération à 100 % colombienne », a bien insisté Juan Manuel Santos. Façon pour le pouvoir de se refaire une virginité, après deux ans de scandale de la « parapolitique » et « l’illégalité de son élection » en 2006, décision sur laquelle est revenue la Cour constitutionnel. Façon aussi de conforter sa politique bulldozer et les sauvetages par la force tant redoutés ces dernières années par les familles des otages.

Hier, la Radio Suisse Romande (RSR) se faisait l’écho d’un autre scénario. Selon « une source fiable », et « proche des événements », les chefs du front nº1 auraient été renversés moyennant quelque 20 millions de dollars pour livrer les 15 otages. Toujours selon cette source, les États-Unis, dont trois agents étaient séquestrés, seraient « à l’origine de la transaction ». « C’est l’épouse du gardien des otages (…) qui a servi d’intermédiaire depuis son arrestation par les forces régulières colombiennes. Elle a permis d’ouvrir un canal de négociations avec les preneurs d’otages et d’obtenir de leur gardien, Geraldo Aguilar, qu’il change de camp ». Et d’estimer qu’« après quoi toute l’opération a été mise en scène », dupant même les otages. Selon la radio, son déroulement a été monté de toutes pièces ce qui expliquerait l’absence de tirs et le fait « aucune vidéo complète (…) n’a été diffusée, alors qu’en général ce type d’opération est toujours filmé de bout en bout par un membre du commando ».

Interpellé sur une éventuelle participation financière de la France, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Eric Chevallier, s’est montré catégorique : « La réponse est très simple : non ». « N’ayant pas été associés à cette opération, nous n’avons pas été associés à ses modalités de financement, si tant est qu’il y ait eu des modalités de financement », a-t-il précisé.

Sur les sites Internet réputés proches de la guérilla, on avançait l’idée selon laquelle les FARC s’apprêtaient bel et bien à relâcher des otages mais auraient été court-circuitées par l’armée.

Quelle que soit la version des faits, elle ne changerait en rien le bien-fondé des libérations en tant que telles. Mais elle remettrait sur le tapis les méthodes douteuses du président et de son exécutif. Les FARC, quant à elles, ne se sont toujours pas prononcées sur les événements à l’heure où ces lignes sont écrites.

Cathy CEÏBE dans l'Humanité du 5 juillet 2008
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Publié dans Amérique latine

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