Carole TUCHSZIRER : « Le régime reste insensible au risque précarité »

Publié le par Jihad WACHILL

Économiste au CEE, coauteure d’une histoire de l’indemnisation du chômage (1), Carole TUCHSZIRER, juge déplacée l’hypothèse d’une baisse des cotisations.

Depuis plusieurs semaines, le gouvernement et le MEDEF expriment leur volonté de baisser les cotisations du régime d’assurance chômage. Quelle est votre réaction ?

Carole Tuchszirer
. Cette annonce est assez surprenante car le régime reste en déficit, sa situation financière n’est pas apurée. En temps normal, une telle décision est prise lorsqu’il y a une reprise de l’emploi mais, là, nous ne sommes pas dans ce cas de figure. Il y a un retournement économique avec une augmentation prévisible du nombre de chômeurs. Dans ce contexte d’instabilité économique, envisager une baisse des cotisations paraît vraiment prématuré. Depuis le début des années 1980, le régime a toujours navigué par ajustements budgétaires au gré des fluctuations économiques, avec des baisses de cotisations dès que la situation financière s’améliore. De ce fait, la part des dépenses d’assurance chômage dans le PIB est restée stable sur cette période. Mais cela a eu pour conséquence de toujours laisser de côté la question du relèvement des allocations et de la couverture chômage. Sur cette période, hormis une courte embellie en 2002-2003 liée au PARE, le régime n’a jamais indemnisé plus d’un chômeur sur deux.

Qui sont les chômeurs exclus de l’assurance chômage ?

Carole Tuchszirer
. Globalement, le régime couvre mieux les hommes que les femmes, mieux les salariés âgés ayant une longue carrière avant le licenciement que les jeunes, et mieux les licenciés pour motif économique que les chômeurs sortant d’un CDD ou d’une mission d’intérim. Si l’on tient compte de l’UNEDIC et du régime de solidarité (l’allocation spécifique de solidarité financée par l’État - NDLR), seuls 42 % des jeunes sont indemnisés, contre 80 % des plus de 50 ans. Les femmes sont couvertes à 56 %, contre 62,5 % pour les hommes. Le régime reste assez insensible au risque de précarité. Au début des années 2000, on a connu une amélioration de la couverture lorsque le seuil de prise en charge a été abaissé. À l’époque il fallait avoir travaillé quatre mois dans les dix-huit derniers pour avoir droit à une allocation. En 2002 on est revenu à une exigence de six mois d’activité. Si le régime veut mieux prendre en charge les précaires, il sait comment faire.

Avec la mise en place de l’offre raisonnable d’emploi et la fusion Assedic-ANPE, le gouvernement compte accélérer le retour à l’emploi des chômeurs en augmentant la pression sur eux. Pensez-vous qu’il parviendra à ses fins ?

Carole Tuchszirer
. Il y a dix ans, j’aurais peut-être pensé que les agents ANPE, du fait de leur culture professionnelle, allaient résister à l’application du système de sanctions. Mais aujourd’hui les agents recrutés ont un nouveau profil, peut-être seront-ils moins sensibles à cette responsabilité accrue qu’on fait peser sur les demandeurs d’emploi, et l’opinion publique a évolué. De plus, la fusion prévoit que les agents Assedic seront amenés à s’occuper du placement des chômeurs. Or ils sont dans une logique plus gestionnaire que les agents ANPE, par tradition davantage portés sur l’accompagnement. Cela pourra donner plus de vigueur à l’application des pressions. Dernier aspect, la fusion va coûter cher, ce qui pourra inciter les gestionnaires à récupérer la mise en exerçant des pressions pour sortir les chômeurs du régime.

(1) Christine Daniel et Carole Tuchszirer : l’État face aux chômeurs. L’indemnisation du chômage de 1884 à nos jours. Flammarion, 1999.

Propos recueillis par Fanny DOUMAYROU et paru dans l'Humanité du 16 octobre 2008
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Publié dans France - Eco-Social

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