A propos de Mai 68: UN RENAULT-BILLANCOURT CHEZ LES CH’TIS GUEVARA !
C’est au pied des8 tours HLM de la Grande Résidence de Lens, dans un centre social, que l’Université Populaire Ch’ti Guevara a ouvert ses portes le 26 avril, à l’occasion du 40ème anniversaire du printemps de lutte de 68.
Thomas Remmery, responsable des JRCF et animateur de l’UPCG, eut l’honneur d’introduire un conférencier diplômé de la plus prestigieuse faculté qui soit : Renault-Billancourt – mieux que Nanterre ou Jussieu ! Roger Silvain, ancien ouvrier professionnel et adjoint du secrétaire général CGT de l’usine à l’époque, Aimé Halbeher, était venu présenter devant une trentaine de personnes le livre de Michel Certano sur la grève de ce bastion historique de la classe ouvrière de France. L’occasion de faire la peau à plusieurs idées reçues rabâchées par les grands médias qui célèbrent mai 68 pour mieux l’enterrer.
" Les ouvriers à la remorque des étudiants " ?
Premier cliché à la vie dure : mai 68 qui éclate dans un ciel bleu, alors que " La France s’ennuie " (quarante ans après, la plupart des journalistes continuent de répéter comme des perroquets le titre du même éditorial du " Quotidien de Référence " Le Monde comme s’il datait d’hier), et que le mouvement étudiant du 22 mars démarre alors que les luttes sont au point mort. Rien de plus faux, comme le montre Roger Silvain : les luttes montent pendant des années jusqu’à la plus grande grève qu’ait connue le pays (et peut-être même le monde).
Dès 59, le mécontentement gonfle contre l’instauration d’une franchise sur les soins (Sarkozy n’a rien inventé !). En 62, la CGT de Renault-Billancourt (36 000 salariés) obtient par la lutte la quatrième semaine de congés payés. Cela lui vaudra une grande popularité dans les masses laborieuses. L’année suivante, le prolétariat des mines du nord répond à celui de la métallurgie parisienne : c’est la grande grève des gueules noires, " un coup fatal pour De Gaulle ", note Roger Silvain, insistant sur l’extraordinaire mouvement de solidarité de classe qui caractérisa le mouvement. Puis, ce fut le tour des cheminots… Dans chaque lutte, relève Roger Silvain, les travailleurs immigrés – anciens Républicains espagnols ayant fui le franquisme, Algériens rompus aux durs combats clandestins menés par le FLN… - jouent un rôle décisif.
Quand le mouvement étudiant germe, ses dirigeants anticommunistes, les Geismar et autres Cohn-Bendit, prétendront mettre le mouvement ouvrier à leur remorque, et tenteront de venir court-circuiter la CGT dans les usines. Ils échoueront. La classe ouvrière, derrière la CGT et le PCF, jouera son rôle d’avant-garde en démarrant la grève générale. " Ce sont bien les étudiants et les enseignants qui ont lancé le mouvement, mais ça n’a pas empêché De Gaulle de partir tranquillement en Roumanie. C’est le début de la grève à Billancourt qui le fait revenir ", remarque l’ancien responsable cégétiste.
" Un PCF coupé de la jeunesse " ?
Autre tarte à la crème journalistique : un PCF et une CGT effrayés par le mouvement étudiant, qui le freinent et empêchent sa jonction avec le mouvement ouvrier, d’où leur impopularité chez les jeunes après 68. " Si le PCF s’était vraiment coupé de la jeunesse, il se serait affaibli, sourit Roger Silvain. Or, en 69, Duclos fait près de 22% aux présidentielles ! " Georges Gastaud complétera la remarque par un témoignage personnel : " J’ai adhéré au PCF à la suite de mai 68, et beaucoup d’autres jeunes en ont fait autant. "
Pourquoi, dans ces conditions, mai 68 n’a-t-il eu que des conséquences sociales (35% d’augmentation salariale tout de même ! rappelle Roger Silvain…), sans changement de pouvoir politique ? Il convient à ce propos de bien analyser le rôle joué par la social-démocratie, singulièrement Pierre Mendès-France, " l’homme providentiel de mai 68 " (pour la bourgeoisie !), qui indiqua alors très clairement qu’il n’était pas question de constituer un gouvernement avec les communistes. Dès lors, toute alternative politique devenait impossible.
Cependant, les acquis sociaux arrachés alors ne sont pas encore tous détruits, loin de là – d’où les attaques sarkozystes actuelles – alors que ceux de 36 furent repris en moins de trois ans, note Roger Silvain.
Le PCF et la CGT à la remorque du PS !
La discussion qui suit avec la salle se cristallise sur le moyen d’empêcher le sabotage du mouvement ouvrier. Répondant à Roger Silvain qui insistait sur l’anticommunisme des mouvements d’extrême gauche, notamment maoïstes, dans les années 60-70, un intervenant note que les gauchistes n’ont pas tous cherché à donner des leçons aux ouvriers et ont eu le mérite d’agir plus que le PCF contre l’agression impérialiste au Viêt-Nam. Une autre répond alors que le PCF a bien joué un rôle essentiel sur ce terrain, notamment avec l’opération " Un bateau pour le Viêt-Nam ".
Georges Gastaud remarque cependant que le PCF était déjà travaillé par l’opportunisme dès la réunion du Comité Central d’Argenteuil en 1966, qui commença à rabattre les communistes vers le PS, d’où la montée du gauchisme anticommuniste en réaction à ce virage droitier.
Cette politique eut bien sûr des répercussions dans la CGT : " C’est nous, les Renault Billancourt, qui avons lancé Mitterrand ! Et ce n’est pas ce que nous avons fait de mieux… ", reconnaît Roger Silvain. " En 69, depuis le toit de l’usine, lors de son premier meeting, il nous a crié : " Classe ouvrière ! Je descendrai les Champs Elysées avec vous ! " Effectivement, il les a descendus… mais pas nous ! ".
" Le problème, complète-t-il, c’est que nous n’avons pas été assez ferme avec le PS après la signature du Programme Commun en 72. Ce sont les militants communistes de Renault Billancourt qui monteront de toutes pièces la section PS. Dès les élections partielles de 73, le PCF commence à baisser, mais on n’en a pas tenu compte. Et ça continuera. " Georges Gastaud témoigne dans ce sens, rapportant d’autres cas de sections du PCF collant des affiches du PS pour le lancer là où il était absent.
Roger Silvain regrette ensuite que le PCF ait cessé de donner la direction politique aux militants syndicaux : " Avant, les communistes distribuaient un tract toutes les semaines à la porte de l’usine, et on avait notre ligne ! " Constatant que la direction de la CGT, qui l’a entraînée dans la Confédération Européenne des Syndicats derrière la CFDT, freine les luttes, il conclut à la nécessité de construire le mouvement revendicatif à la base, en prenant pour exemple le référendum de 2005, où Thibault et son équipe, favorables au Oui, furent battus par l’action des militants. Une syndicaliste enseignante lui répond qu’elle n’espère pas un retour à la " courroie de transmission " parti-syndicat, et que si l’action syndicale à la base est indispensable, elle ne doit pas détourner les militants de l’objectif essentiel qu’est la reconquête des directions syndicales par les syndicalistes combatifs.
Un nouveau mai 68 ?
" Les luttes montent ", remarque Roger Silvain à propos de la situation actuelle. " Pour les combattre, le pouvoir nous explique que tout est de " la faute à 68 ". Ca me rappelle mon chef du personnel, quand le mot d’ordre de la CGT était le retour aux 40 heures – après la guerre, on était revenus à 48 heures hebdomadaires. Il nous avait dit : " Les 40 heures sont la cause de la deuxième guerre mondiale ! ".
Georges Gastaud note que le mouvement lycéen et étudiant de 2008 est nettement moins bourgeois et donneur de leçons (le recrutement n’est plus le même !) que celui de 68, et qu’il cherche l’appui de la CGT. Un jeune témoignera du freinage de la direction de l’appareil départemental du Nord de la CGT quand les étudiants en lutte contre le CPE en 2006 cherchaient simplement l’unité d’action avec les salariés, sans prétendre les piloter. " Il faut se bouger et agir ensemble ", conclura un lycéen.