George CORM: ce qui se négocie au Proche-Orient
À six mois de l'arrivée aux affaires d'une nouvelle administration américaine, est-on à la veille d'une vaste recomposition politique au Proche-Orient ? Dans cette complexe redéfinition des orientations diplomatiques, quels rôles jouent l'Arabie saoudite et l'Iran ? Éléments de réponse avec l'ancien ministre des Finances libanais (1998-2000), George CORM, économiste et auteur notamment du Proche-Orient éclaté, une analyse traduite en onze langues d'un demi-siècle de conflit dans cette région.
La Syrie négocie avec Israël sur le Golan, les négociations israélo-palestiniennes semblent progresser, le Liban observe une début d'apaisement... est-on à la veille d'un véritable cycle de paix au Proche-Orient ?
Il ne faut pas se laisser prendre à ces veilles manœuvres qui sont du «déjà vu» et qui n'ont pas abouti dans le passé. La Syrie et Israël ont négocié directement au début des années 1990 dans le cadre du processus de Madrid sans résultat concret, même s'il a été dit par les deux parties qu'elles étaient très près d'un accord. Israël et les Etats-Unis pensent par ce jeu pouvoir séparer la Syrie de l'Iran, ce qui n'est pas très réaliste, mais la Syrie ne peut manquer l'occasion de montrer qu'elle est ouverte à une reprise des négociations et desserrer ainsi la pression des Etats-Unis et des gouvernements européens sur elle. Israël, de son côté, face aux timides pressions pour trouver une issue à la situation des Palestiniens, fait une fuite en avant en se déclarant prêt à négocier le retrait du Golan syrien occupé et annexé. Les gouvernements israéliens l'ont déjà fait à plusieurs reprises dans le passé.
Quant à la situation libanaise, elle est loin d'être définitivement apaisée. Cela dit, il est vrai qu'un apaisement régional semble être à l'ordre du jour après les tensions massives connues par la région au cours de ces trois dernières années.
Quelles sont les chances de voir ces négociations aboutir ?
Elles sont faibles, parce que les «fondamentaux» géopolitiques lourds n'ont pas changé. Les Israéliens continuent allègrement la colonisation des territoires occupés en infraction à tous les principes du droit international et du droit humanitaire ; aucune puissance occidentale ne proteste vraiment ou ne met en œuvre des pressions sérieuses qui pourraient amener l'Etat d'Israël à changer de conduite.
Les Palestiniens ne peuvent pas renoncer dans ces conditions au principe de la résistance armée, quarante ans de négociations et de processus de paix ne leur ont absolument rien donné de leurs droits légitimes.
L'Etat iranien va continuer à étendre son influence régionale sur les pays arabes par son attitude radicale à l'égard de l'Etat d'Israël. D'abord parce que la plupart des gouvernements arabes importants (Arabie saoudite, Egypte, Jordanie, Maroc, Tunisie) ont démissionné de leur rôle de protecteur des Palestiniens, mais aussi des Libanais qui ont encore souffert en 2006 d'une énième agression d'envergure de la part de l'Etat d'Israël qui, rappelons-le, a envahi et occupé durant de longues années de larges portions de territoire. C'est ce qui a entraîné la création du Hezbollah que soutient l'Iran, ainsi que la Syrie et ne l'oublions pas de larges fractions de l'opinion libanaise et arabe.
L'Iran ne cédera pas sur le dossier nucléaire avec le bon argument que si Israël, le Pakistan et l'Inde ont acquis la technologie atomique militaire, pourquoi serait-il privé de la capacité de produire de l'uranium enrichi qu'ils affirment par ailleurs être pour un usage pacifique.
Aux Etats-Unis, démocrates comme républicains sont de plus en plus violemment hostiles au régime iranien avec qui ils ont un sérieux contentieux remontant à la prise en otages des diplomates américains à Téhéran en 1980. D'un autre côté, ils doivent tenir compte de la situation irakienne où ils espèrent aussi faire reculer l'influence iranienne, d'où peut-être le désir d'une trêve avec la Syrie dans l'espoir de la détacher de l'Iran. Ils risquent d'être déçus sur ce plan.
Tout cela fait beaucoup de facteurs fortement négatifs et qui ne disparaîtront pas par enchantement. On ne sait pas d'ailleurs si cette trêve régionale est due à l'affaiblissement des deux gouvernements américain et israélien et leurs échecs dans la région ou si elle vise éventuellement à préparer une opération militaire américaine ou israélienne contre l'Iran.
Au Liban, «un monopole dans l'exercice du pouvoir»
Quelle influence ces négociations ont-elles sur la politique intérieure libanaise ?
Je crois que les médias et décideurs politiques survalorisent les liens entre les factions libanaises et les puissances régionales et locales, notamment pour ce qui est des partis dits d'opposition qui ne sont pas des pions aux mains de l'Iran et de la Syrie. Ils ignorent trop souvent en revanche les relations étroites qui lient aux Etats-Unis et aux gouvernements européens les partis dits du «14 mars» et dits «anti-syriens» et «démocratiques». Il y a en fait au Liban deux problèmes d'importance au moins égale.
D'abord celui du monopole du pouvoir exercé par la famille Hariri depuis 1992, année où feu Rafic Hariri devient premier ministre. Son pouvoir a été quasiment ininterrompu depuis cette date, sauf durant 22 mois en 1999 et 2000 et 6 mois en 2004-2005. Ce pouvoir a été sans cesse élargi sur l'économie, les finances et l'ensemble du secteur public. Il a été source d'une généralisation de la corruption, de la constitution d'une dette colossale de plus de 43 milliards de dollars pour des travaux de reconstruction modestes d'environ 6 milliards de dollars et qui n'assurent même pas la fourniture continue d'eau et d'électricité aux Libanais, et ce 18 ans après la fin de la période d'hostilités permanentes au Liban entre 1975 et 1990. La moitié des Libanais vit au seuil de pauvreté ou en dessous, alors que des richesses le plus souvent mal acquises sont étalées dans un luxe insolent. L'opposition exprime un ras-le-bol généralisé de cette situation. Aucun arrangement régional si hypothétique soit-il ne supprimera cette donnée majeure de compréhension de la crise libanaise, totalement ignorée des puissances occidentales.
Le second problème est celui de la donne régionale, car le Liban, hélas, a aussi la vocation d'un Etat tampon de par sa situation géographique stratégique, par son histoire contemporaine et son système communautaire. La faiblesse organique de l'Etat, du fait de ce système, aboutit trop souvent à laisser facilement la scène politique libanaise être transformée en espace d'affrontement feutré ou ouvert entre puissances régionales et internationales en lutte pour le contrôle de la région qui est, elle-même, hautement stratégique. Depuis le début du XIXe siècle, le pays connaît des secousses à chaque fois que la rivalité des puissances extérieures devient ouvertement trop tendue, voire explosive. Malheureusement, dans le jeu de compétition des familles politiques de notabilités pour le pouvoir interne, les interventions extérieures sont sollicitées ou acceptées.
Le Liban semble pourtant sortir de la paralysie qui était la sienne depuis 18 mois...
Dans la situation actuelle, l'appui reçu par la famille Hariri de l'Arabie saoudite, de la France et des Etats-Unis (mais aussi de la Syrie jusqu'en 2004), faussait tout le jeu des équilibres internes, d'autant que l'immensité de la fortune des Hariri rend encore plus impossible un partage équitable du pouvoir entre Libanais, surtout dans un pays aussi petit et dont l'économie est très peu diversifiée. Fouad Siniora, en s'accrochant au pouvoir comme il l'a fait depuis 2006 lorsque les ministres de la communauté chiite ont démissionné, n'a fait que porter au paroxysme cette tendance à l'exclusivisme et au monopole de l'exercice du pouvoir qui prévaut depuis 1992, date de l'apparition de Rafic Hariri sur la scène libanaise, représentant incontestablement des intérêts extérieurs. Evidemment, il a joui d'un soutien hors normes de la part des puissances occidentales, de l'Arabie et de l'Egypte.
Pour ce qui est des négociations régionales actuelles, si l'analyse de leur faible crédibilité se révèle exacte, cela ne pourra qu'avoir des conséquences négatives pour le Liban. Si, en revanche, elles prennent une tournure sérieuse, alors on peut espérer que les facteurs externes tourmenteront moins le Liban. Toutefois, mentionnons que le Liban est aussi soumis depuis 2006 à une rivalité ouverte entre l'Arabie saoudite et la Syrie à son endroit. Depuis 1990, le Liban était sous condominium syro-saoudien. Celui-ci a été rompu en 2004-2005 et depuis l'Arabie saoudite recherche un contrôle exclusif du pays. Cette rivalité syro-saoudienne risque de durer tant qu'il n'y aura pas de changement dans la politique extérieure saoudienne qui joue aussi à l'échelle régionale le rôle de protecteur du sunnisme. L'Iran fait contrepoids à cette influence saoudienne massive ; son régime politique en termes de libertés publiques, bien que guère reluisant, reste de loin supérieur à celui de l'Arabie saoudite.
Le désarmement des milices, «grand non-dit de la politique libanaise» Le Hezbollah a-t-il beaucoup à craindre de ces négociations ?
Non, pas spécialement, mais le Hezbollah est sur la défensive d'un peu tous les côtés depuis trois ans, lorsque la résolution 1559 du Conseil de sécurité des Nations unies de septembre 2004 a appelé au désarmement de toutes les milices au Liban. Cet appel a été réitéré par la résolution 1701 d'août 2006 demandant l'arrêt des hostilités entre le Hezbollah et Israël suite à la guerre des 32 jours menée par Israël au Liban en représailles à l'enlèvement de deux soldats israéliens. Bien qu'une grande partie des Libanais ne le considère pas comme une milice, mais comme un mouvement de résistance et un élément vital de la défense du pays, compte tenu des agressions et occupations israéliennes du Liban, les pays occidentaux, certains gouvernements arabes et une partie de l'opinion libanaise veulent absolument le désarmer ou obtenir son intégration dans l'armée libanaise. En fait, cette question constitue un des grands non-dits de la crise libanaise depuis cette résolution 1559. C'est un point que les Etats-Unis et Israël considèrent comme vital pour leurs intérêts dans la région, au même titre que le désarmement du Hamas en Palestine.
L'investissement du Qatar et de la communauté internationale n'est-il pas mû par la crainte d'un nouveau foyer de violence au Proche-Orient, déjà secoué par le conflit Irakien ?
Oui, cela a pu jouer, mais je pense aussi que les pays du Conseil de coopération du Golfe et d'autres pays arabes en ont eu assez de l'attitude saoudienne très rigide à la fois sur le Liban, attitude qui entretient une atmosphère empoisonnée entre sunnites et chiites au Liban comme dans les pays de la péninsule Arabique, mais aussi une attitude très rigide à l'encontre de la Syrie, non seulement au Liban, mais également dans le monde arabe. L'Arabie saoudite avait déjà tenté de faire avorter le sommet des chefs d'Etat de la Ligue arabe qui s'est tenu en mars de cette année à Damas. Je pense qu'à la réunion des ministres des affaires étrangères arabes au Caire au mois de mai pour résoudre la crise libanaise, l'Arabie saoudite s'est trouvée très isolée et a dû céder du terrain, ce qui a permis la constitution du comité de la Ligue arabe dont elle est absente et dont le Qatar assure la présidence.
Le compromis obtenu n'est-il pas trop à l'avantage du Hezbollah et du général AOUN, notamment en ce qui concerne le redécoupage électoral ?
Il est vraiment dommage que le parti de Rafic Hariri et ses alliés locaux et internationaux n'aient pas fait ces concessions permettant une reprise de la vie constitutionnelle normale plus tôt. Cela nous aurait épargné ces deux années de déstabilisation et les victimes des perturbations sécuritaires. Quant au découpage électoral obtenu, c'est une vieille demande des chrétiens du Liban depuis 1992, mais que seul le général Aoun a exigé du «14 mars», les autres partis chrétiens proches du groupe Hariri ayant au contraire intérêt au système actuel où ils sont élus par les voix sunnites dans diverses circonscriptions. Même si leur score électoral dans les villages chrétiens est très faible, parce qu'ils ne sont pas vraiment populaires.
Que vous inspire la visite récente de la classe politique française, initiée de Nicolas Sarkozy ? Y voyez-vous un regain d'intérêt de la part du gouvernement français pour le Liban ?
Nicolas Sarkozy, fort heureusement, a rompu avec la détestable politique de Jacques Chirac au Liban ces dernières années, consistant à ne voir le Liban qu'à travers les œillères de Rafic Hariri, «son ami», et à ignorer et même boycotter toutes les autres forces politiques ou sociales ou culturelles libanaises, opposées à cet homme à l'influence hors norme qui reste encore mystérieuse. Il n'en reste pas moins, cependant, un des meilleurs alliés de George Bush en Europe et un ami très proche d'Israël et nous avons vu, de ce fait, les limites des interventions françaises au Liban pour aider à résoudre la crise. Ces interventions auraient sûrement pu être plus efficaces, si la politique extérieure française était plus indépendante.
Les récentes difficultés judiciaires du premier ministre israélien Ehoud Olmert constituent-elles une entrave sérieuse aux pourparlers entamés avec les Palestiniens ces dernières semaines?
L'entrave est dans l'absence de réalisme à long terme de la politique israélo-américaine dans la région, que partagent malheureusement presque tous le gouvernements européens et les gouvernements arabes dits «modérés».
Ces pourparlers ont-ils, selon vous, une réelle chance d'aboutir? Du moins d'engager un cycle de négociations plus efficace que celles entamées depuis 2000 ?
Je crois que mes réponses aux questions précédentes sont suffisamment claires. Je ne prétends pas cependant avoir de boule de cristal et l'histoire est imprévisible. Qui aurait jamais pensé que les Etats-Unis envahiraient la Mésopotamie et s'y installeraient? Les bonnes surprises sont, toutefois, plus rares que les mauvaises.
Une solution «comme en Afrique du Sud»
Que pensez-vous de l'idée, assez répandue aujourd'hui dans les territoires occupés et au sein de la communauté internationale, selon laquelle l'espoir de la création d'un Etat palestinien serait obsolète, l'objectif étant désormais un état bi-national ?
Qui regarde une carte de la Cisjordanie se rend compte depuis plusieurs années déjà que la constitution d'un Etat palestinien est une impossibilité géographique avec toutes ces colonies de peuplement. Seule une solution du type de celle de l'Afrique du Sud est envisageable, mais les Israéliens sont loin encore d'être mûrs pour cela et le soutien inconditionnel des gouvernements occidentaux dont ils jouissent ne les aident pas à remettre les pieds sur terre. Récemment, le président américain et d'autres dirigeants occidentaux ont insisté sur le caractère juif que doit conserver l'Etat d'Israël dans le futur. C'est évidemment fermer la porte à un avenir différent.
Le nouveau cycle de négociations débute alors que les primaires américaines s'achèvent. Peut-on parler d'une baisse d'influence des Etats-Unis dans la région, après une mandature Bush qui a eu plutôt tendance à «laisser faire»?
Quand on parle de la région, il ne faut pas confondre les gouvernements arabes et leurs médias (publics ou dits privés) et l'opinion. A part une petite élite arabe qui veut se faire bien voir pour ses affaires économiques ou pour bénéficier des avantages que procure la relation avec les puissances occidentales, le reste de l'opinion arabe est très hostile aux Etats-Unis et à Israël. Entre le sort des Palestiniens, celui des Irakiens et les interférences massives au Liban, ainsi que la diabolisation du Hamas et du Hezbollah qui est pratiquée par l'Occident des médias et des décideurs, l'opinion arabe ne se sent guère d'affinités avec les présidents et gouvernements américains successifs. Les groupes radicaux et violents se réclamant de l'islam surfent sur cette vague, mais ils font bien plus de dégâts dans les pays arabes ou au Pakistan qu'en Occident (exception faite des deux horribles attentats de septembre 2001 aux Etats-Unis et de celui de Madrid en mars 2004).
La popularité des Etats-Unis est sûrement au plus bas aujourd'hui dans le monde arabe et ce sont des gouvernements amis des Etats-Unis dans la région qui ont agi dans le sens de l'apaisement actuel : la Turquie pour les négociations entre Israël et la Syrie ; le Qatar pour ce qui est du Liban ; l'Egypte pour ce qui concerne les relations du Hamas avec Israël.
N'est-ce pas l'occasion pour l'Europe de jouer un rôle plus important dans ce nouveau cycle de négociations ?
La mauvaise conscience de l'Europe, tout à fait explicable par les horreurs du génocide des communautés juives d'Europe perpétré durant la Seconde Guerre mondiale, a amené les dirigeants européens à se retirer de ce dossier pénible et à laisser faire les Etats-Unis. Je ne pense pas que l'Europe politique se sente prête à jouer un rôle indépendamment des Etats-Unis et à exercer des pressions sur l'Etat d'Israël. Les pressions sont exercées au contraire sur les gouvernements arabes et les Palestiniens pour abandonner toute velléité de résistance à l'axe américano-israélien. Nous sommes dans cette situation paradoxale où un peuple occupé est sommé de protéger l'armée occupante et les implantations de colonisation. Ce n'est pas banal au regard de nos principes modernes de liberté et d'égalité entre les peuples.
«L'Etat binational, seule solution raisonnable»
Près d'une décennie après le raté des accords de Camp David, peut-on envisager d'arriver à un accord sans un investissement fort de la part des Etats-Unis, comme cela avait été le cas sous Clinton en 2000?
Comme on le sait, aujourd'hui, Clinton s'y est pris trop tard en 2000 et n'a guère exercé de pressions sur les Israéliens pour des concessions indispensables si on veut un Etat palestinien, ce dont on peut douter de plus en plus.
Le problème du processus de paix depuis 1991 réside dans la position américaine qui soutient sans réserve la colonisation israélienne des territoires occupés, ainsi que la politique de représailles massives contre toute résistance armée, de la part des Palestiniens ou des Libanais. Il est aujourd'hui trop tard pour créer un Etat palestinien, mais beaucoup trop tôt pour un Etat binational, seule solution raisonnable qui a été plaidée par les modérés du mouvement sioniste dans les années quarante du siècle dernier, tels que Martin Buber ou d'autres.
Médiapart, le 16 juin 2008