Carlos LOZANO: « La guérilla doit s’ouvrir au dialogue »

Publié le par Jihad WACHILL

Carlos LOZANO est directeur du journal communiste colombien Voz. Membre de la commission des « sages », lors du processus de dialogue entre le gouvernement et la guérilla des FARC (1998-2002), il est considéré comme l’un des meilleurs spécialistes du conflit colombien.

Comment analysez-vous l’opération militaire qui a conduit à la libération de quinze otages, dont Ingrid Betancourt ?

Carlos Lozano. Plus qu’une opération militaire ce fut une opération audacieuse des services secrets qui a permis à l’armée de libérer ces personnes, sans tirer un seul coup de feu, et sans qu’elles aient été mises en danger. C’est ce que l’on appelle une opération propre. Il me semble néanmoins que les fonctionnaires gouvernementaux et les forces publiques ont insuffisamment expliqué cette opération. Des détails ont été livrés. On parle d’infiltration du secrétariat des FARC. Mais cela n’a pas fini de me convaincre. Le secrétariat n’avait pas sous son contrôle les séquestrés. D’une manière relativement facile, les soldats ou les officiels du gouvernement qui ont récupéré les otages ont convaincu des cadres moyens de l’organisation chargés de surveiller les otages. Certains sont même montés dans l’hélicoptère. Il s’agit donc plus à mes yeux d’une infiltration de l’armée de ceux qui gardaient les otages que du secrétariat. Cela ne reste qu’une hypothèse, différente de la version du gouvernement qui n’a pas intérêt à dévoiler plus de détails. Il est important de relever que les premières déclarations faisaient état d’une opération strictement colombienne, menée exclusivement par les Colombiens. Aujourd’hui, j’ai entendu le sous-secrétaire d’État américain confirmé quy avait eu assistance des États-Unis. Il convient également de signaler jusqu’à quel point aussi il y a eu participation des services secrets français. Il ne faut pas perdre de vue que, jusqu’à récemment, le gouvernement colombien a fait circuler la version selon laquelle les émissaires français et suisses se réunissaient avec Alfonso Cano. Ce qui est faux. J’ai l’impression qu’il s’agissait là de faire diversion.

Vous évoquiez les facilités d’infiltration des FARC. Sont-elles fragilisées ?


Carlos Lozano. Bien sûr, et surtout le système de récompenses du gouvernement n’y est sans doute pas pour rien. Ceux qui commandaient les séquestrés ont été très visibles. Ils se sont montrés depuis le début de l’année, en accompagnant les six personnes libérées par les FARC grâce à la médiation de Hugo Chavez et de Piedad Cordoba. Cette identification des personnes a sans doute permis à l’armée de parvenir jusqu’à eux. Il est peut-être également question de récompense offerte. Mais, pour l’heure, j’insiste, ce ne sont que des hypothèses.

Après les morts des leaders du secrétariat, peut-on parler d’un mouvement agonisant ?


Carlos Lozano. J’écoutais à l’instant le général Freddy Padilla qui insiste sur « la fin de la fin de la guérilla ». Je ne suis pas aussi catégorique. En revanche, je crois qu’elle a été très fortement frappée. Cela doit motiver la réflexion et le débat interne pour qu’elle s’ouvre à la politique, à une solution politique du conflit. Car il est évident que la voie militaire n’est pas l’alternative. Et cela vaut tout autant pour le gouvernement que pour la guérilla. Il ne peut se croire triomphant et estimer que la voie des opérations militaires en finira avec la guérilla. C’est aussi vrai pour les FARC : elles n’ont pas les conditions pour prendre le pouvoir par la voie des armes.

Il s’agirait de créer les conditions d’une négociation pour une réinsertion dans la vie politique ?


Carlos Lozano. Correct ! À la guérilla de comprendre qu’elle doit s’ouvrir à la politique, faciliter des espaces de négociations permettant d’un côté de libérer les personnes séquestrées, et de l’autre d’ouvrir une possibilité pour que le pays mette un terme à cet odieux conflit qui charrie tant de barbaries et de terreurs.

On sait les communications très compliquées entre les membres du secrétariat des FARC. Comment pourraient-ils y parvenir ?


Carlos Lozano. Elles sont affectées c’est vrai, mais pas éliminées. Les FARC ont leurs moyens de communication. Certes la prise de décision peut tarder. La guérilla doit faciliter les choses, dépasser des intransigeances et les dits « inamovibles » (conditions - NDLR), ceux qui ont empêché, conjointement avec ceux du gouvernement, de trouver le chemin d’une solution pacifique.

Dans l’immédiat, qu’elle peut être la réaction des FARC ?


Carlos Lozano. J’espère celle de la sérénité, de l’analyse, de l’assimilation de la situation avec tranquillité. On spécule ici sur des représailles contre les autres séquestrés. Mais je n’y crois pas. Les FARC ne l’ont pas fait par le passé, pas même après le coup dur qu’a constitué la mort de Raul Reyes. Le plus important est que prime entre eux la capacité de trouver des alternatives différentes à celle de la guerre.

Le nouveau commandant des FARC peut-il y contribuer ?


Carlos Lozano. Alfonso Cano est un homme de capacité politique. Il a l’expérience des négociations, des dialogues de paix. Des qualités suffisantes pour influer sur l’orientation des FARC vers le terrain des solutions politiques.

Le gouvernement colombien aurait-il intérêt à négocier avec les FARC ?


Carlos Lozano. Le président Alvaro Uribe, tout comme le ministre, a dit qu’il était disposé à des dialogues de paix. Certes, ils ont des raisons pour être très satisfaits de la situation, car la jubilation intervient dans un contexte de grande difficulté pour le gouvernement, qui se trouve dans une crise politique assez profonde. Avec les derniers événements, cette crise est reléguée à un second plan et il s’en trouve fortifié. S’il y a volonté du gouvernement et des FARC, le pays lui aussi est disposé à l’appuyer indépendamment de la polarisation. C’est l’unique perspective réelle de solution à ce conflit.

Entretien réalisé par Cathy CEÏBE paru dans l'Humanité du 4 juillet 2008
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Publié dans Amérique latine

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