Décès de Youssef Chahine : un géant du cinéma arabe nous quitte

Publié le par Jihad WACHILL

Décès : « Jo », l’éternel révolté qui avait placé l’Égypte sur la carte de la cinéphilie mondiale, s’est éteint hier à l’âge de quatre-vingt-deux ans.

Youssef Chahine n’est plus. Il est mort hier avant l’aube à l’hôpital militaire de Maadi, dans la banlieue du Caire. On savait la nouvelle inéluctable depuis son entrée dans le coma à la suite d’une hémorragie cérébrale, il y a maintenant six semaines. On la savait proche tant sa santé lui causait de soucis, ce qui ne l’avait malgré tout pas empêché de venir à Venise lors de la dernière Mostra où son nouveau film était présenté en première mondiale. Pourtant, malgré les augures, notre douleur ne s’est pas érodée, tant l’Égyptien incarnait tout ce que l’on aime, à l’écran comme dans la vie.

Des convictions marxistes affirmées

Né le 25 janvier 1926 à Alexandrie, ville qui restera chère à son coeur et présente dans son oeuvre, Youssef Chahine va à l’école chez les bons pères, éducation chrétienne donc, avant de poursuivre à l’école anglaise. Au bout d’une année à l’université d’Alexandrie, il émigre pour deux ans à Los Angeles afin de se frotter au théâtre et au cinéma à la Pasadena Play House. De retour dans son pays en 1948, l’opérateur Alvise Orfanelli lui ouvre les portes des studios. C’est ainsi que « Jo », comme l’ont toujours appelé ses amis, donne en 1950 son premier film, la comédie musicale Papa Amine. Le succès est tel que, dès l’édition 1952, il est invité en compétition à Cannes avec le drame qui suit, le Fils du Nil. Il l’est encore en 1954 avec Ciel d’enfer, film dans lequel Chahine fait débuter un bel inconnu, Omar Sharif. À l’époque, le cinéma égyptien est celui qui domine le monde arabe, imposant, aux côtés des sujets intimistes et des fresques historiques, deux grands genres, les films musicaux et le mélodrame populaire.

Le film musical offre des emplois aux plus grandes voix de la chanson, en particulier Farid Al Atrach pour les hommes, que Chahine dirigera deux fois en 1957, dans Adieu mon amour et Mon seul et unique amour, et Shadia pour les femmes, face à Farid Al Atrach dans les mêmes films (Nota bene : Oum Kalsoum ne s’intéresse pas au cinéma ; Fayruz est libanaise et n’a joué que dans trois films, mais l’un signé Chahine, le Voleur de bagues, en 1965). Chahine se plaît dans ce genre qu’il retrouvera au soir de ses jours et qui lui paraît le pendant local de la comédie musicale américaine. Pourtant, c’est dans le mélodrame populaire qu’il lui semble possible de glisser, au côté de son goût pour la vie, le plaisir et les femmes, passion qui a toute sa place aussi dans le « musical », la dénonciation des inégalités sociales, thème qu’il portera toute sa vie. C’est ainsi qu’en 1956, les Eaux noires est le premier film arabe à évoquer la condition ouvrière. La grande Faten Hamamah, diva du cinéma égyptien qui a déjà au compteur une soixantaine de titres (dont l’exceptionnel Ciel d’enfer pour Chahine), accepte de descendre de son piédestal pour incarner une brune brûlante issue du peuple qui vit et travaille dans les docks d’Alexandrie. C’est sans doute une des plus belles transformations de l’histoire du cinéma, suivant celle de De Sica passé du statut de star sous le fascisme à celui d’auteur néoréaliste à la Libération. Il faut revoir les films en noir et blanc de cette période. Il faut revoir Ciel d’enfer, les Eaux noires, et bien entendu Gare centrale (1958), qui parachève cette période tout en annonçant très discrètement la suivante. Une gare, soit un lieu où chacun est amené à passer, le riche qui voyage en pullman, le pauvre qui brûle la troisième classe, l’humble qui y travaille, le sans- le sou qui y mendie, quoi de mieux comme cadre néoréaliste pour tenir discours sur la société ? Chahine incarne lui-même le simple d’esprit qui devient criminel.

Ne perdons pas de vue que nous sommes sous Nasser à l’époque de la libéralisation, mais que celle-ci atteint vite ses limites. D’où cette volonté de rester dans le film de genre, aux conventions assez codifiées pour ne pas énerver la censure, tout en allant systématiquement un peu plus loin que le raisonnable. De même pour la forme. Être dans le modèle pour ne pas se couper du grand public et simultanément l’écorner, exiger un peu plus. Être dans la tradition et consubstantiellement s’inspirer du meilleur et du plus moderne cinéma européen et américain. Il faudra encore dix ans à Chahine pour sauter le pas. Souvenons-nous du choc ressenti lors de la découverte à sa sortie de la Terre, en compétition à Cannes en 1970 alors que Chahine n’y était pas venu depuis seize ans. Le cinéphile à l’ancienne avait disparu. À la place était apparu un homme qui clamait sans détour ses convictions marxistes et qui, à l’image, avait abandonné les douceurs ouatées du film de genre pour se livrer à une exploration à cru du réel. Les changements sociaux, les évolutions des matériels permettant de se débarrasser des technologies lourdes, le choix de prendre le risque de toucher moins de monde, d’où l’obligation des petits budgets avec leur conséquence, l’absence de stars. Une page était tournée, ce qu’allait confirmer le Moineau, qui ose imputer la défaite arabe de 1967 face à Israël à la classe politique égyptienne. Comme le dit l’auteur à cette époque : « Mettre en lumière la force de vie d’un peuple… Ce qui n’était qu’instinct s’est concrétisé. Assez brusquement. Je crois avoir perdu tout désir de raconter des histoires pour raconter quelque chose. Je suis en train de m’apprendre à avoir assez de courage pour me regarder. Pour me raconter dans une stricte essentialité et, pour ce faire, montrer ce qu’ont été les moments de la vie de l’Égypte que j’ai traversés. »

Chaos, le film testamentaire

Se raconter, c’est ce que va faire Chahine dans plusieurs des films de sa dernière période, après avoir connu l’exil au Liban et en France, et même la prison : Alexandrie… Pourquoi ?, Alexandrie encore et toujours, Alexandrie… New York. Une façon de faire retour sur sa vie. Donc un moyen aussi pour revenir au cinéma de ses débuts, clamer son amour de la comédie musicale et du mélo, ses rapports de fascination répulsion vis-à-vis des États-Unis, sa foi dans la justice sociale que seule la gauche peut apporter. En ce sens, Chaos, son dernier film, est le film de synthèse testamentaire par excellence. Nous en écrivions : « La rivalité amoureuse et les dehors bouffons ne sont que l’enveloppe sucrée pour faire passer la pilule. Pour le reste, c’est venin à tous les étages… Militant de toujours, Youssef Chahine laisse une dernière fois sa rage exploser… (Il) en profite pour nous balancer le film de celui qui n’en a plus rien à foutre , aucune nécessité de carrière à entretenir et aucune précaution à prendre. »

Marié à une Française, Colette, décoré de la Légion d’honneur en novembre 2006, Youssef Chahine avait reçu le prix du cinquantième anniversaire du Festival de Cannes en 1997. Il avait à cette occasion déclaré sur scène : « J’ai des papillons dans l’estomac. » Ces papillons qui viennent de s’envoler, c’était la joie de tout un peuple, sa reconnaissance émue, sa dignité affirmée.

Jean ROY dans l'Humanité du 28 juillet 2008
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Publié dans Histoire

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