Pierre HENRY : « À gauche, le politique ne fait pas son boulot »

Publié le par Jihad WACHILL

Immigration : Pierre HENRY, directeur de France terre d’asile, lance un appel aux responsables de gauche pour une véritable politique d’accueil des étrangers.

Pourquoi interpeller les socialistes sur l’immigration ?


Pierre Henry. Depuis 2002, la conception de l’immigration est dominée par un courant national populiste. Une approche d’ailleurs majoritaire en Europe. L’immigration est une thématique qui sert à cliver le débat, un sujet manipulé à des fins de politique intérieure. Pourquoi aux socialistes ? Parce que c’est à l’opposition de produire une alternative, et en premier chef au Parti socialiste. Or le PS n’a pas de discours très cohérent sur l’immigration. De son côté, le PCF est totalement schizophrène : une partie court après la régularisation de tous les sans-papiers, une autre reste très crispée sur le sujet. Il y a cinq ans que le politique a déserté le terrain, du coup ce sont les associations qui font son travail. L’action de RESF a été essentielle, mais ce n’est évidemment pas suffisant. À droite, le politique est très efficace. On nous laisse seuls face à une machine populiste parfaitement huilée.

Quels sont les enjeux du débat ?

Pierre Henry. Il s’agit de dire que la question de l’immigration est complexe parce qu’il s’agit d’hommes, et non de marchandises. Pour aborder le problème, il faut une solide boussole : celle des valeurs. À partir de cet aiguillage et avec du courage, on peut commencer à avancer. Il faut d’abord déconstruire le discours dominant qui présente de gros amalgames. Nicolas Sarkozy parle par exemple de 100 000 personnes en migrations familiales, mais cela recouvre en fait des réalités différentes : mariages mixtes, regroupement familial au sens strict… En analysant les choses de près, ce discours de droite ne tient plus.

Quelles sont les fausses solutions que vous identifiez ?

Pierre Henry. Il y a trois fausses pistes. Premièrement, plus personne ne trouve le concept d’immigration zéro opérant, à part une frange d’extrême droite. Deuxièmement, concernant l’immigration « choisie » : d’une part le terme est stigmatisant car il renvoie à l’idée d’une immigration « subie ». D’autre part, vouloir « changer la nature de l’immigration en France », en favorisant l’économique sur le familial, est une imposture. Ceux qui rentrent sur le territoire pour des raisons familiales intègrent le marché du travail. Le concept « d’immigration choisie » est inopérant en plus d’être choquant moralement. Pourtant, trois ou quatre socialistes - Manuel Vals, Malek Boutih et Julien Dray en tête - qui ont capté le débat sur le sujet ont trouvé intelligent de venir butiner des idées de droite. Dès lors, il paraît impossible que ce parti s’exprime d’une seule voix. Troisièmement, il ne me paraît pas réaliste, même si l’idée est généreuse, d’ouvrir totalement les frontières. Car on ne peut pas se permettre de faire comme si l’accueil de nouveaux arrivants n’avait pas d’impact sur le pays d’accueil.

Quelles sont les pistes dont la gauche pourrait se saisir ?

Pierre Henry. Tout d’abord, je pense qu’il faut raisonner dans le cadre européen. Reste à définir le contenu. Il faut répondre aux trois défis : écologique, démographique et économique, le tout dans l’intérêt commun. Ils nous obligent à lever la tête et à cesser de penser, de façon dérisoire, que notre sort pourrait être lié à un quota d’expulsions annuel. Pour cela, il faut réviser tous les outils tels que l’ONU, l’OMC et la Banque mondiale. Ils ne peuvent pas agir comme des opérateurs neu- tres sur un marché, et s’étonner après que des travailleurs ruinés essaient de passer les frontières. Il faut aussi négocier avec les pays d’origine et permettre la circularité des migrations, c’est-à-dire la possibilité de faire des allers-retours.

Quelles sont les valeurs qui devraient présider à cette politique de gauche sur l’immigration ?

Pierre Henry. Il faut s’ancrer dans une approche plus protectrice, solidaire, juste et citoyenne. Plus protectrice en appliquant vraiment la convention de Genève (qui protège les réfugiés - NDLR). Plus solidaire entre pays européens, tout en respectant les demandes des migrants. Plus juste, en ne se privant pas de l’outil qu’est la régularisation, sur la base des critères que sont le travail et la durée de présence. Le débat est biaisé en opposant de manière factice « cas par cas » et « régularisation massive ». Aucune régularisation massive ne s’est faite sans cas par cas sur le critère du travail. Malheureusement la gauche est rentrée de plain-pied dans ce faux débat. Il faut une démarche plus citoyenne également, en posant le droit de vote aux élections locales, une revendication portée depuis trente ans par la gauche qui ne l’a pourtant jamais mise en oeuvre. Enfin, il est nécessaire de mener une lutte féroce contre les discriminations, notamment légales : environ sept millions d’emplois sont interdits aux résidents non communautaires, en particulier dans la fonction publique.

Avez-vous une chance d’être entendu ?

Pierre Henry. Il n’y a pas le choix. Soit on réarticule un discours autour des valeurs humanistes, et l’on aura une chance d’avoir une véritable alternative. Soit on reste dans cet émiettement, et la droite nationale populiste sera là pour très longtemps.

Entretien réalisé par Christophe PAYET et paru dans l'Humanité du 5 août 2008
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Publié dans France - Société

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