Géorgie : une claque pour George Bush
George Bush est au balcon. Puni et condamné à observer Vladimir Poutine tailler en pièces un de ses meilleurs alliés -le président géorgien Mikhaïl Saakachvili- et réduire à néant le grand projet américain pour le Caucase. La guerre de Géorgie est une défaite stratégique pour les Etats-Unis, l'une de celles qui remodèlera durablement les relations entre les deux pays. Bush ne s'y est pas trompé qui a usé pour l'occasion de grandes phrases. «La Russie a envahi un Etat souverain et menace un gouvernement démocratiquement élu par son peuple. Une telle action est inacceptable au XXIe siècle», déclarait-il le 11 août. Inacceptable mais que pouvait faire Bush? A peu près rien. Cette impossibilité d'agir concrètement est le premier échec tangible de la diplomatie américaine. Car le président Saakachvili s'attendait visiblement à tout autre chose. Ce fut sans doute son erreur fatale. Trois semaines avant le déclenchement de la guerre, Condoleezza Rice était justement à Tbilissi. Et que déclarait-elle le 11 juillet, lors d'une conférence de presse commune avec le dirigeant géorgien? «Nous défendrons nos intérêts et nous défendrons nos alliés, personne ne doit en douter.» Le propos fut sur le moment interprété comme un avertissement à l'Iran. Mais "Condi" parlait aussi de Tbilissi.
Car cette guerre ne tombe pas du ciel. Depuis quatre mois, tous les signes s'accumulaient d'une déflagration prochaine. Drône géorgien abattu, survols de l'aviation russe, renforcement des troupes russes en Abkhazie et en Ossétie, provocations et escalades diverses. Le 21 avril, Saakchvili a Poutine au téléphone. La conversation a été rapportée par les médias russes et américains. Le président géorgien rappelle au premier ministre russe les déclarations de soutien des Européens et des Américains. «Ces déclarations, tu peux te les coller où je pense», lui rétorque Poutine. La phrase a fait le tour des chancelleries. C'est un secret de Polichinelle, Poutine était prêt à aller «buter» Saakachvili «jusque dans les chiottes s'il le faut», pour reprendre sa phraséologie appliquée aux Tchétchénes, tant il le considère comme l'ennemi par excellence. Début juillet, la tension était telle, que le ministre allemand des affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier, proposait un plan de stabilisation aux Géorgiens et aux Abkhazes, plan rejeté par ces derniers sur consigne de Moscou.
L'oléoduc BTC
Depuis 2004 et son accession au pouvoir à l'issue de la "révolution des roses", le jeune président géorgien, formé aux Etats-Unis et en France, marié à une Scandinave, n'a pas fait que baptiser la route de l'aéroport international de Tbilissi, rue George W. Bush. Il a poussé à l'extrême, avec un aveuglement entretenu par l'administration américaine et le vice-président Dick Cheney, une politique en fait engagée par l'équipe Clinton au milieu des années 1990.
De quoi s'agissait-il alors pour Washington? De tenter de sauver les failed states, ces Etats faillis ou "échoués", et la Géorgie en était incontestablement un. De construire des espaces démocratiques aux marges de la Russie, et l'administration Clinton misa longtemps sur le vieil Edouard Chevarnadze, l'ancien ministre des affaires des affaires étrangères de Mikhaïl Gorbatchev, de fait à la tête du pays depuis 1992 et officiellement élu président en 1995. Et enfin, et surtout, de redistribuer les cartes du pétrole et du gaz dans la région. C'est l'administration Clinton qui a mis sur pied un projet qui est aujourd'hui devenu le moteur de la nouvelle guerre du Caucase. Son nom? BTC: Bakou-Tbilissi-Ceyhan, un oléoduc de 1760 kilomètres qui part de l'Azerbadjïan et des champs de pétrole de la Caspienne, traverse la Géorgie et débouche sur la ville-terminal pétrolier turque de Ceyhan. Cette autoroute de l'or noir fut baptisée "l'oléoduc des indépendances" car elle brisait le monopole russe du transport et de la distribution et proposait un chemin alternatif aux pays producteurs de la Caspienne et de l'Asie centrale. (lire notre article : Les enjeux cachés du gaz et du pétrole)
Durant dix ans, Moscou a bataillé contre ce projet sans pouvoir l'empêcher. L'oléoduc BTC a coûté 3 milliards de dollars, a été inauguré en 2005 et fait transiter aujourd'hui 1 million de barils par jour en dehors de tout contrôle russe. Le succès est tel qu'un autre projet, le gazoduc Nabucco cette fois, est sur les rails depuis 2005 et doit peu ou prou suivre le même parcours que le BTC pour exporter le gaz de l'Asie centrale et échapper au monopole du géant russe Gazprom.
«Le KGB n'oublie jamais»
A ce grand jeu énergétique, l'administration Bush aura ajouté ce qui est vécu par Moscou comme un encerclement militaire. Les officiels russes ne manquent jamais de rappeler cet engagement de Bill Clinton à Boris Eltsine: les Etats-Unis ne soutiendront pas un élargissement de l'Otan jusqu'aux frontières mêmes de la Russie. La stratégie de George Bush a été de faire exactement l'inverse en militant pour une adhésion de l'Ukraine et de la Géorgie à l'Alliance atlantique. Début avril, au sommet de Bucarest, le président américain a relayé les demandes des deux pays. Allemagne et France s'y sont opposés mais un accord de "pré-adhésion" devait être à nouveau examiné à la fin de l'année. Et ce rendez-vous n'est sans doute pas étranger à l'actuelle déflagration. Tout comme la mise en place progressive des éléments d'un bouclier antimissile américain au cœur de l'Europe centrale avec la signature, fin juin, d'un accord avec la République tchèque et des discussions qui se poursuivent avec la Pologne.
L'administration américaine a également reconstruit intégralement l'armée géorgienne. Envoi d'une centaine de conseillers militaires dès 2002, formation de troupes d'élites, livraison de matériel américain et israélien. Il s'agissait officiellement de préparer la Géorgie à la lutte contre le terrorisme. Il s'est agi après 2003 d'aider un pays allié qui par ailleurs allait envoyer un contingent en Irak et avait participé à la "grande coalition" contre Saddam Hussein.
Mais pour les Russes, ce renforcement des capacités militaires géorgiennes était d'abord une menace... pour leurs propres troupes stationnées en Abkhazie et en Ossétie du sud, sous le couvert d'une "force d'interposition". C'est en usant de cette menace militaire nouvelle que Saakachvili a pu réduire la région séparatiste de l'Adjarie en 2006 et faire de son "plan de réunification nationale" le grand slogan de sa politique.
Lors d'un voyage triomphal à Tbilissi en 2005, George Bush n'avait pas pris de gants. Il s'agissait au nom du democracy building, d'installer au cœur du Caucase, dans cette arrière-cour historique de la Russie, un allié indéfectible des Etats-Unis. Ce plan a volé en éclats avec la démonstration de force russe. «Le KGB n'oublie jamais», disaient les Soviétiques. Vladimir Poutine attendait ce moment depuis 1999. La deuxième guerre de Tchétchénie fut un rappel sanglant fait aux républiques caucasiennes de la Russie que Moscou n'accepterait pas un retrait de cette région stratégique. La guerre de Géorgie vient achever la démonstration. Pour la première fois depuis la fin de l'URSS, la Russie met en échec les Etats-Unis. Saakachvili a perdu, l'administration Bush est expulsée. John McCain comme Barack Obama n'ont pas fait entendre leurs différences à ce sujet. Tous deux ont continué à plaider pour une intégration de la Géorgie dans l'OTAN. Comme aveugles aux réalités de la région. Et comme inconscients face à cette nouvelle puissance russe.
Source : François BONNET dans Médiapart le 13 août 2008 http://www.mediapart.fr/journal/international/130808/georgie-une-claque-pour-george-bush
Car cette guerre ne tombe pas du ciel. Depuis quatre mois, tous les signes s'accumulaient d'une déflagration prochaine. Drône géorgien abattu, survols de l'aviation russe, renforcement des troupes russes en Abkhazie et en Ossétie, provocations et escalades diverses. Le 21 avril, Saakchvili a Poutine au téléphone. La conversation a été rapportée par les médias russes et américains. Le président géorgien rappelle au premier ministre russe les déclarations de soutien des Européens et des Américains. «Ces déclarations, tu peux te les coller où je pense», lui rétorque Poutine. La phrase a fait le tour des chancelleries. C'est un secret de Polichinelle, Poutine était prêt à aller «buter» Saakachvili «jusque dans les chiottes s'il le faut», pour reprendre sa phraséologie appliquée aux Tchétchénes, tant il le considère comme l'ennemi par excellence. Début juillet, la tension était telle, que le ministre allemand des affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier, proposait un plan de stabilisation aux Géorgiens et aux Abkhazes, plan rejeté par ces derniers sur consigne de Moscou.
L'oléoduc BTC
Depuis 2004 et son accession au pouvoir à l'issue de la "révolution des roses", le jeune président géorgien, formé aux Etats-Unis et en France, marié à une Scandinave, n'a pas fait que baptiser la route de l'aéroport international de Tbilissi, rue George W. Bush. Il a poussé à l'extrême, avec un aveuglement entretenu par l'administration américaine et le vice-président Dick Cheney, une politique en fait engagée par l'équipe Clinton au milieu des années 1990.
De quoi s'agissait-il alors pour Washington? De tenter de sauver les failed states, ces Etats faillis ou "échoués", et la Géorgie en était incontestablement un. De construire des espaces démocratiques aux marges de la Russie, et l'administration Clinton misa longtemps sur le vieil Edouard Chevarnadze, l'ancien ministre des affaires des affaires étrangères de Mikhaïl Gorbatchev, de fait à la tête du pays depuis 1992 et officiellement élu président en 1995. Et enfin, et surtout, de redistribuer les cartes du pétrole et du gaz dans la région. C'est l'administration Clinton qui a mis sur pied un projet qui est aujourd'hui devenu le moteur de la nouvelle guerre du Caucase. Son nom? BTC: Bakou-Tbilissi-Ceyhan, un oléoduc de 1760 kilomètres qui part de l'Azerbadjïan et des champs de pétrole de la Caspienne, traverse la Géorgie et débouche sur la ville-terminal pétrolier turque de Ceyhan. Cette autoroute de l'or noir fut baptisée "l'oléoduc des indépendances" car elle brisait le monopole russe du transport et de la distribution et proposait un chemin alternatif aux pays producteurs de la Caspienne et de l'Asie centrale. (lire notre article : Les enjeux cachés du gaz et du pétrole)
Durant dix ans, Moscou a bataillé contre ce projet sans pouvoir l'empêcher. L'oléoduc BTC a coûté 3 milliards de dollars, a été inauguré en 2005 et fait transiter aujourd'hui 1 million de barils par jour en dehors de tout contrôle russe. Le succès est tel qu'un autre projet, le gazoduc Nabucco cette fois, est sur les rails depuis 2005 et doit peu ou prou suivre le même parcours que le BTC pour exporter le gaz de l'Asie centrale et échapper au monopole du géant russe Gazprom.
«Le KGB n'oublie jamais»
A ce grand jeu énergétique, l'administration Bush aura ajouté ce qui est vécu par Moscou comme un encerclement militaire. Les officiels russes ne manquent jamais de rappeler cet engagement de Bill Clinton à Boris Eltsine: les Etats-Unis ne soutiendront pas un élargissement de l'Otan jusqu'aux frontières mêmes de la Russie. La stratégie de George Bush a été de faire exactement l'inverse en militant pour une adhésion de l'Ukraine et de la Géorgie à l'Alliance atlantique. Début avril, au sommet de Bucarest, le président américain a relayé les demandes des deux pays. Allemagne et France s'y sont opposés mais un accord de "pré-adhésion" devait être à nouveau examiné à la fin de l'année. Et ce rendez-vous n'est sans doute pas étranger à l'actuelle déflagration. Tout comme la mise en place progressive des éléments d'un bouclier antimissile américain au cœur de l'Europe centrale avec la signature, fin juin, d'un accord avec la République tchèque et des discussions qui se poursuivent avec la Pologne.
L'administration américaine a également reconstruit intégralement l'armée géorgienne. Envoi d'une centaine de conseillers militaires dès 2002, formation de troupes d'élites, livraison de matériel américain et israélien. Il s'agissait officiellement de préparer la Géorgie à la lutte contre le terrorisme. Il s'est agi après 2003 d'aider un pays allié qui par ailleurs allait envoyer un contingent en Irak et avait participé à la "grande coalition" contre Saddam Hussein.
Mais pour les Russes, ce renforcement des capacités militaires géorgiennes était d'abord une menace... pour leurs propres troupes stationnées en Abkhazie et en Ossétie du sud, sous le couvert d'une "force d'interposition". C'est en usant de cette menace militaire nouvelle que Saakachvili a pu réduire la région séparatiste de l'Adjarie en 2006 et faire de son "plan de réunification nationale" le grand slogan de sa politique.
Lors d'un voyage triomphal à Tbilissi en 2005, George Bush n'avait pas pris de gants. Il s'agissait au nom du democracy building, d'installer au cœur du Caucase, dans cette arrière-cour historique de la Russie, un allié indéfectible des Etats-Unis. Ce plan a volé en éclats avec la démonstration de force russe. «Le KGB n'oublie jamais», disaient les Soviétiques. Vladimir Poutine attendait ce moment depuis 1999. La deuxième guerre de Tchétchénie fut un rappel sanglant fait aux républiques caucasiennes de la Russie que Moscou n'accepterait pas un retrait de cette région stratégique. La guerre de Géorgie vient achever la démonstration. Pour la première fois depuis la fin de l'URSS, la Russie met en échec les Etats-Unis. Saakachvili a perdu, l'administration Bush est expulsée. John McCain comme Barack Obama n'ont pas fait entendre leurs différences à ce sujet. Tous deux ont continué à plaider pour une intégration de la Géorgie dans l'OTAN. Comme aveugles aux réalités de la région. Et comme inconscients face à cette nouvelle puissance russe.
Source : François BONNET dans Médiapart le 13 août 2008 http://www.mediapart.fr/journal/international/130808/georgie-une-claque-pour-george-bush
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