Retour de Roumanie
Dix-neuf ans après la chute de Ceausescu, où en est la Roumanie ? Pour m’en rendre compte, j’ai participé à un voyage de douze jours à travers les Carpates, la Transylvanie, le Maramures, la Valachie et la Moldavie.
En quittant Bucarest pour aller vers la Roumanie ² profonde² , le visiteur est frappé par le changement graduel qui s’opère sous ses yeux : les panneaux publicitaires vantant les vertus des systèmes bancaires et téléphoniques cèdent le pas aux usines abandonnées, rouillées, et éventrées qui jalonnent le parcours comme de vieilles carcasses de cétacés qu’un cataclysme eût fait s’échouer puis, à mesure que se profilent à l’horizon les montagnes boisées, le paysage se transforme : petits champs labourés par des paysans âgés aidés dans leurs travaux par des chevaux ou des bœufs, animaux trottant en toute liberté sur les chemins de terre battue, défoncés et boueux, sur lesquels on croise des carrioles brinquebalantes chargées de foin et tirées par des chevaux parés comme de jeunes mariées.
Le contraste entre la ville et cette campagne couverte de vergers, de forêts et de meules de foin semblables à des verrues s’accentue à mesure que l’on pénètre plus profondément au cœur du pays. Partout s’élèvent des derricks qui pompent le pétrole vendu, selon le guide catholique orthodoxe pratiquant qui accompagne notre groupe, aux Autrichiens 20 dollars le baril alors qu’il est à plus de 100 sur le marché international, des champs fertiles sont à vendre et attisent la convoitise des sociétés immobilières.
Déceptions…
Mon groupe s’étonne alors des propos que nous tient le guide car ils ne correspondent pas à ce qui est habituellement dit. Bien que profondément religieux, notre accompagnateur avoue regretter certains aspects du régime Ceausescu : " Autrefois, les gens pouvaient s’acheter les produits de première nécessité, et il n’y avait pas de chômage. Maintenant, la monnaie ne vaut plus grand’chose et la vie est très chère. " Devant notre étonnement, il poursuit : " Sous le régime communiste, on pouvait étudier même si on était pauvre. Maintenant il faut payer et c’est très cher. " Ces propos désemparent le groupe, qui pensait qu’il était impossible qu’un Roumain pût approuver certains côtés de la politique de Ceausescu.
Quelqu’un fait remarquer que des maisons de village sont pavoisées du drapeau européen et demande au guide ce que les Roumains pensent de l’Europe. Il admet que lui-même n’aime pas trop cette idée d’intégration et se met à nous raconter ce qui s’est passé l’an dernier lors de l’adhésion de la Roumaine à l’Union Européenne. Ses propos nous désarçonnent totalement : " Dans notre Constitution, il faut que la participation atteigne au moins 50 % pour que le référendum soit valable. Le jour du scrutin, il a plu tout le temps ; dans le village, le bureau de vote était souvent très loin et les chemins boueux ont rendu les déplacements difficiles. A 20 h, le taux de participation était de 40%. Or, à 22 h, à la clôture du scrutin, il était de 62 %. C’est impossible d’atteindre un tel score en si peu de temps, dans ces conditions climatiques. Le maire de mon village m’a déclaré que le préfet lui avait téléphoné et dit qu’il fallait que le ² oui ² passe. Des journalistes ont signalé des transports d’urnes suspects mais ça a été caché. "
Omissions
Nous avons aussi visité une ancienne prison où étaient détenus et parfois torturés des opposants au régime pendant la Guerre Froide. L’honnêteté intellectuelle oblige à reconnaître que dans cette période, des intellectuels, des penseurs, mais aussi des petites gens ont subi des déportations. Cependant, le sentiment de compassion que tout un chacun peut ressentir, ne doit pas nous interdire de poser trois questions :
Premièrement, dans la brochure explicative distribuée à l’entrée, il est dit pudiquement que la Roumanie, en 1944, s’est libérée de l’occupation étrangère. Les auteurs ont-ils pudiquement omis de dire que cette occupation était celle de l’armée hitlérienne, dont la Roumanie était l’alliée et par conséquent complice de la Solution Finale ?
Deuxièmement, il n’est rien dit des forces politiques qui traversaient les mouvements de résistance au communisme au lendemain de la guerre. Qui les finançait et leur fournissait la logistique ?
Troisièmement, pourquoi ces réseaux de résistance, si virulents au sortir de la guerre, ne sont-ils pas apparus pendant la guerre ? Pourquoi les rédacteurs de la brochure n’ont-ils pas osé avouer que les partis martyrisés par le régime communiste après 1945 étaient ceux-là mêmes qui, au pouvoir quelques années auparavant, emprisonnaient et torturaient les opposants communistes ? Voilà une présentation biaisée d’un événement douloureux où ceux qui ont souffert servent aujourd’hui d’alibi à l’établissement d’une campagne anti-communiste à l’échelle européenne financée par nos impôts. Lecteur, a- t-on demandé ton avis ?
Dominique MUTEL dans Initiative Communiste de septembre 2008