Un témoignage majeur sur le phénomène Khmers rouges
L’historien Alain RUSCIO publie ses notes et chroniques sur le Cambodge, qui éclairent le système génocidaire à la veille d’un grand procès.
Alain RUSCIO, Cambodge, an 01. Journal d’un témoin (*), (préface de Raoul-Marc JENNAR), Éditions Les Indes savantes, 2008, 31 euros.
Vous avez été l’un des envoyés spéciaux de l’Humanité à Phnom Penh où vous pénétrez dès janvier 1979, couvrant les premières heures de « l’après-Khmers rouges » en apportant un témoignage exceptionnel. Pourquoi republier aujourd’hui ces articles et notes personnelles ?
Alain Ruscio. Je suis effectivement le premier occidental à entrer à Phnom Penh en janvier 1979 après la chute du régime de Pol Pot. Or, j’ai constaté au cours de ces dernières années que mon témoignage a été complètement « oublié » par les historiographes du phénomène Khmers rouges. Alors que se profile le procès international des criminels survivants, il me semble utile de le redonner à connaître. L’actualité nous amène à nous interroger sur les origines et la nature de ce génocide majeur.
Quel regard portez-vous sur ce phénomène ?
Alain Ruscio. La façon de l’aborder a été parfois viciée par une volonté de la rattacher seulement au phénomène communiste. Toutefois, aujourd’hui, nombre de livres sont plus sereins et contrastés et reconnaissent la spécificité du problème Khmers rouges et de ses terribles dérives. On ne peut fuir le débat. En ce qui me concerne, je continue de penser que les Khmers rouges sont les enfants dévoyés du maoïsme, sachant quelles ont été les atrocités de la Révolution culturelle en Chine.
Quelle fut votre expérience concrète sur le terrain ?
Alain Ruscio. L’horreur constatée de visu. Durant toute l’année 1979 j’ai pu sillonner à plusieurs reprises le pays. J’y ai recueilli des dizaines de témoignages et eu la confirmation que l’un des plus grands massacres du siècle s’y était produit. Il y a eu des excès dans le décompte morbide, mais on peut penser que le nombre de morts a largement dépassé le million.
Dans votre avant-propos vous reprochez à l’Humanité, « devant l’impossibilité d’envoyer des journalistes sur place », d’avoir « prudemment choisi le silence, avant de le rompre fin 1977, et de dénoncer - enfin - les bourreaux ». Ne faites-vous pas abstraction du contexte historique d’alors ?
Alain Ruscio. Cette analyse, que vous trouvez peut-être sévère, porte sur la période 1975-1977. Je sais bien qu’il faut regarder de près la chronologie des événements. La chute du régime pro-américain en avril 1975 a d’abord signifié un échec de l’impérialisme qui avait porté la guerre en terre cambodgienne depuis les années 1970. Il est incontestable que la violence du régime Khmers rouges qui s’est mis en place immédiatement après a été masquée aux yeux des communistes français et de beaucoup d’autres par ce fait majeur. Cela explique le « silence » de cette première période, de 1975 à 1977. Un article du 5 septembre 1977 pose la question sous la plume de Jean-Émile Vidal : « Que se passe-t-il au Cambodge » et souligne « le black-out sur les nouvelles » provenant de ce pays et le refus opposé aux journalistes de s’y rendre. Quand il fut clair que le régime était criminel, la position de l’Humanité ne variera plus dans la dénonciation.
Il est clair que la période est complexe. L’intervention vietnamienne qui met fin au génocide suscite cependant un tollé dans les commentaires internationaux. Comme l’expliquez-vous ?
Alain Ruscio. Effectivement. Lorsque je suis arrivée à Phnom Penh, j’ai écrit que l’intervention vietnamienne a permis la libération du Cambodge et je le pense toujours. Lorsque je recevais les articles de la presse occidentale qui dénonçaient le Vietnam, j’étais effaré de cette mauvaise foi qui s’est prolongée longtemps. La conjonction d’accusations contre le Vietnam, venant des États-Unis, de Chine et de France, a permis, de fait, que les bourreaux continuent de représenter leur pays à l’ONU jusqu’en 1990.
Qu’attendre du procès des Khmers rouges annoncé pour 2009 ?
Alain Ruscio. Même si les principaux responsables sont morts et que ceux qui restent sont très âgés, il s’agit d’une question de justice que l’on doit aux Cambodgiens, aux survivants du génocide et aux autres. Ce livre veut contribuer à cette dénonciation.
Alain RUSCIO, Cambodge, an 01. Journal d’un témoin (*), (préface de Raoul-Marc JENNAR), Éditions Les Indes savantes, 2008, 31 euros.
Vous avez été l’un des envoyés spéciaux de l’Humanité à Phnom Penh où vous pénétrez dès janvier 1979, couvrant les premières heures de « l’après-Khmers rouges » en apportant un témoignage exceptionnel. Pourquoi republier aujourd’hui ces articles et notes personnelles ?
Alain Ruscio. Je suis effectivement le premier occidental à entrer à Phnom Penh en janvier 1979 après la chute du régime de Pol Pot. Or, j’ai constaté au cours de ces dernières années que mon témoignage a été complètement « oublié » par les historiographes du phénomène Khmers rouges. Alors que se profile le procès international des criminels survivants, il me semble utile de le redonner à connaître. L’actualité nous amène à nous interroger sur les origines et la nature de ce génocide majeur.
Quel regard portez-vous sur ce phénomène ?
Alain Ruscio. La façon de l’aborder a été parfois viciée par une volonté de la rattacher seulement au phénomène communiste. Toutefois, aujourd’hui, nombre de livres sont plus sereins et contrastés et reconnaissent la spécificité du problème Khmers rouges et de ses terribles dérives. On ne peut fuir le débat. En ce qui me concerne, je continue de penser que les Khmers rouges sont les enfants dévoyés du maoïsme, sachant quelles ont été les atrocités de la Révolution culturelle en Chine.
Quelle fut votre expérience concrète sur le terrain ?
Alain Ruscio. L’horreur constatée de visu. Durant toute l’année 1979 j’ai pu sillonner à plusieurs reprises le pays. J’y ai recueilli des dizaines de témoignages et eu la confirmation que l’un des plus grands massacres du siècle s’y était produit. Il y a eu des excès dans le décompte morbide, mais on peut penser que le nombre de morts a largement dépassé le million.
Dans votre avant-propos vous reprochez à l’Humanité, « devant l’impossibilité d’envoyer des journalistes sur place », d’avoir « prudemment choisi le silence, avant de le rompre fin 1977, et de dénoncer - enfin - les bourreaux ». Ne faites-vous pas abstraction du contexte historique d’alors ?
Alain Ruscio. Cette analyse, que vous trouvez peut-être sévère, porte sur la période 1975-1977. Je sais bien qu’il faut regarder de près la chronologie des événements. La chute du régime pro-américain en avril 1975 a d’abord signifié un échec de l’impérialisme qui avait porté la guerre en terre cambodgienne depuis les années 1970. Il est incontestable que la violence du régime Khmers rouges qui s’est mis en place immédiatement après a été masquée aux yeux des communistes français et de beaucoup d’autres par ce fait majeur. Cela explique le « silence » de cette première période, de 1975 à 1977. Un article du 5 septembre 1977 pose la question sous la plume de Jean-Émile Vidal : « Que se passe-t-il au Cambodge » et souligne « le black-out sur les nouvelles » provenant de ce pays et le refus opposé aux journalistes de s’y rendre. Quand il fut clair que le régime était criminel, la position de l’Humanité ne variera plus dans la dénonciation.
Il est clair que la période est complexe. L’intervention vietnamienne qui met fin au génocide suscite cependant un tollé dans les commentaires internationaux. Comme l’expliquez-vous ?
Alain Ruscio. Effectivement. Lorsque je suis arrivée à Phnom Penh, j’ai écrit que l’intervention vietnamienne a permis la libération du Cambodge et je le pense toujours. Lorsque je recevais les articles de la presse occidentale qui dénonçaient le Vietnam, j’étais effaré de cette mauvaise foi qui s’est prolongée longtemps. La conjonction d’accusations contre le Vietnam, venant des États-Unis, de Chine et de France, a permis, de fait, que les bourreaux continuent de représenter leur pays à l’ONU jusqu’en 1990.
Qu’attendre du procès des Khmers rouges annoncé pour 2009 ?
Alain Ruscio. Même si les principaux responsables sont morts et que ceux qui restent sont très âgés, il s’agit d’une question de justice que l’on doit aux Cambodgiens, aux survivants du génocide et aux autres. Ce livre veut contribuer à cette dénonciation.
(*) L’ouvrage sera disponible en avant-première au village du livre de la Fête de l’Humanité. L’auteur sera notamment présent le 14 septembre après-midi au stand de l’Association des combattants de la cause anticoloniale (ACCA).
Entretien réalisé par Dominique BARI et paru dans l'Humanité du 12 septembre 2008
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