Sonallah IBRAHIM : Une enfance cairote
Livres : Dans une atmosphère de fin de règne, un enfant s’éveille aux livres et aux mystères des rapports entre hommes et femmes. Entretien avec l’auteur du Petit Voyeur, Sonallah IBRAHIM.
De passage à la Fête, le week-end dernier, pour la rencontre d’écrivains arabes organisée au village du livre, Sonallah Ibrahim le huitième roman traduit en français vient de paraître, revient sur cette nouvelle étape de son travail pour les lecteurs de l’Humanité.
On hésite beaucoup, à la lecture du Petit Voyeur, sur son statut. Roman ou autobiographie ?
Sonallah Ibrahim. Ce livre, qui est une oeuvre de fiction, comporte en effet beaucoup d’éléments autobiographiques. Je l’ai porté en moi pendant une quarantaine d’années. J’ai voulu l’écrire à plusieurs reprises, j’ai essayé, et je n’ai pas réussi. J’ai essayé dès 1961, jréussi à écrire deux courtes nouvelles sur cette période de ma vie, mais je ne suis pas arrivé à un roman. Ce n’est qu’à plus de soixante-cinq ans, presque à l’âge qu’avait mon père à l’époque des événements que je raconte, que j’ai pu mener ce projet à bien. J’ai eu un besoin intime de raconter cette période qui m’a formé, qui a aiguisé ma conscience, sur le plan social et politique, et où j’ai connu l’éveil de la sexualité, bref où je suis devenu ce que je suis.
L’atmosphère politique de cette époque, où Farouk règne encore sur l’Égypte, où l’on voit un bouillonnement politique qui va des communistes aux Frères musulmans, est très présente…
Sonallah Ibrahim. C’est la fin d’une époque, celle des dernières années de la monarchie égyptienne. Une période de crise très profonde, sur les plans économique et social. Cela a abouti à la défaite de 1948, et à la révolte des officiers libres en 1952 qui amènera Nasser au pouvoir. En écrivant ce livre, je me suis rendu compte de tout ce qui rapproche cette époque de la situation présente. En écrivant ce livre, je me suis rendu compte à quel point, en Égypte aujourd’hui, nous vivons une fin de règne. La classe dirigeante égyptienne aujourd’hui est aussi corrompue qu’en 1948, le fossé social incroyable entre les très riches et les très pauvres aussi profond, sinon plus. C’est pourquoi je pense que l’Égypte est à la veille d’un grand changement, comme en 1952.
Comment voit-on ces grandes forces historiques à l’oeuvre s’incarner dans la vie quotidienne du petit peuple cairote ?
Sonallah Ibrahim. Tous ces détails sur la vie sociale et politique, mais de la vie quotidienne, la description de la manière de s’habiller, de marcher dans la rue, les petits objets, les meubles, la nourriture, tout cela est pour moi extrêmement important. Le roman, c’est l’art du détail. Il n’y a pas de petit détail.
Ne montrent-ils pas, justement, la coexistence dans la ville du Caire de plusieurs civilisations, qui s’interpénètrent sans se confondre ?
Sonallah Ibrahim. À l’époque, par exemple il y a un personnage très critique, Mama Tawehya, qui s’habillait à l’occidentale, mais qui, pour sortir dans la rue, portait la melaya, cette sorte de cape qui couvrait la tête. Maintenant, ce genre de comportement n’existe plus. On trouve soit des femmes entièrement voilées, qui cachent tout, soit des femmes habillées très librement, sans complexes.
Tout cela se condense dans quelques personnages. Une famille, un père avec des enfants issus de deux mariages, quelques amis et voisins. Avez-vous voulu tout concentrer en un microcosme ?
Sonallah Ibrahim. Cela reflète une réalité. Déjà, dans cette famille, le père s’était marié une première fois avec une femme traditionnelle et d’une manière traditionnelle. C’était donc un mariage arrangé, avec une femme dont la seule tâche était de faire des enfants et de s’occuper du ménage. Mais elle est tombée malade, et le père a été obligé d’engager une garde-malade, une très jeune femme. Elle avait moins de vingt ans, et lui cinquante-cinq. Cette jeune femme, c’est ma mère, elle était cultivée pour l’époque, elle lisait les journaux, elle parlait de la défaite de Hitler, de la montée de Gandhi en Inde, et cela a marqué le père et aussi le fils. Cette dualité culturelle marque la famille en son coeur.
D’autant que le père est lui-même déclassé. Il a été bey de seconde classe, un homme considéré et à l’aise…
Sonallah Ibrahim. C’était un fonctionnaire issu d’une famille de commerçants - aisés. Il a lui-même dilapidé son argent avec son deuxième mariage, mais surtout a été frappé par le déclin de la classe moyenne égyptienne à l’issue de la Seconde Guerre mondiale et jusqu’en 1952.
Le narrateur trouve un - refuge dans la curiosité, sexuelle mais aussi littéraire…
Sonallah Ibrahim. Au fil des déménagements qui jalonnent la chute de la famille, l’enfant est resté souvent seul, sans garder des liens d’amitié avec des enfants de son âge. Chez lui, il est le seul enfant. La lecture, celle des journaux, des magazines un peu osés, des textes de chansons, des romans d’aventures ou des livres de classe, lui a ouvert un monde nouveau, différent, lui donne une liberté par rapport au monde.
Est-ce ainsi que ça s’est passé pour vous ?
Sonallah Ibrahim. Oui, c’est tout à fait autobiographique. Ça a éveillé une conscience de classe, il faut le dire : c’est là que j’ai pris conscience de l’existence de classes aux intérêts opposés. Mon engagement, plus tard, prend sa source dans cette expérience vécue.
Le petit peuple du Caire parle très librement de la situation, fait des blagues sur le roi et sur ses maîtresses. Cet esprit frondeur est-il toujours présent ?
Sonallah Ibrahim. Il y a une constante dans l’histoire égyptienne : les mouvements populaires sont toujours très lents à démarrer. Le peuple se défoule, dans cette période de maturation, par l’humour, un esprit satirique ravageur, dont le roi, à l’époque, le président et son entourage, aujourd’hui, ne sortent pas indemnes.
Ce livre est assez audacieux sur les questions des rapports hommes-femmes, la différence d’âge, les problèmes de virilité des hommes âgés. Comment a-t-il été reçu ?
Sonallah Ibrahim. Il n’y a pas eu de réactions négatives, ni chez les lecteurs ni de la part de la censure. Tout cela dépend beaucoup des pays. En Égypte, les censeurs surveillent surtout la critique politique, quitte à fermer les yeux sur les audaces sexuelles. Ailleurs, on s’attachera aux questions religieuses, parfois morales, selon les situations. Le livre a été très bien accueilli, par les lecteurs et par la critique. Il est en cours de traduction en anglais.
Évidemment, on se demande quand nous pourrons lire la suite des aventures de ce jeune garçon…
Sonallah Ibrahim. J’ai commencé par ce que je considère comme la période cruciale de ma vie. J’ai le projet d’écrire sur d’autres étapes, en particulier le moment où j’ai quitté l’Égypte pour la RDA, où j’ai vécu dix ans. Il aura pour titre Berlin 69. Mais j’ai déjà écrit un roman sur la prison, inspiré de mon expérience carcérale, de 1959 à 1964, et tous mes romans portent des éléments autobiographiques. Pour autant, ils sont avant tout des oeuvres de fiction.
Entretien réalisé par Alain NICOLAS (avec l’aide de Farouk MARDAM BEY pour la traduction) et paru dans l'Humanité du 18 septembre 2008
De passage à la Fête, le week-end dernier, pour la rencontre d’écrivains arabes organisée au village du livre, Sonallah Ibrahim le huitième roman traduit en français vient de paraître, revient sur cette nouvelle étape de son travail pour les lecteurs de l’Humanité.
On hésite beaucoup, à la lecture du Petit Voyeur, sur son statut. Roman ou autobiographie ?
Sonallah Ibrahim. Ce livre, qui est une oeuvre de fiction, comporte en effet beaucoup d’éléments autobiographiques. Je l’ai porté en moi pendant une quarantaine d’années. J’ai voulu l’écrire à plusieurs reprises, j’ai essayé, et je n’ai pas réussi. J’ai essayé dès 1961, jréussi à écrire deux courtes nouvelles sur cette période de ma vie, mais je ne suis pas arrivé à un roman. Ce n’est qu’à plus de soixante-cinq ans, presque à l’âge qu’avait mon père à l’époque des événements que je raconte, que j’ai pu mener ce projet à bien. J’ai eu un besoin intime de raconter cette période qui m’a formé, qui a aiguisé ma conscience, sur le plan social et politique, et où j’ai connu l’éveil de la sexualité, bref où je suis devenu ce que je suis.
L’atmosphère politique de cette époque, où Farouk règne encore sur l’Égypte, où l’on voit un bouillonnement politique qui va des communistes aux Frères musulmans, est très présente…
Sonallah Ibrahim. C’est la fin d’une époque, celle des dernières années de la monarchie égyptienne. Une période de crise très profonde, sur les plans économique et social. Cela a abouti à la défaite de 1948, et à la révolte des officiers libres en 1952 qui amènera Nasser au pouvoir. En écrivant ce livre, je me suis rendu compte de tout ce qui rapproche cette époque de la situation présente. En écrivant ce livre, je me suis rendu compte à quel point, en Égypte aujourd’hui, nous vivons une fin de règne. La classe dirigeante égyptienne aujourd’hui est aussi corrompue qu’en 1948, le fossé social incroyable entre les très riches et les très pauvres aussi profond, sinon plus. C’est pourquoi je pense que l’Égypte est à la veille d’un grand changement, comme en 1952.
Comment voit-on ces grandes forces historiques à l’oeuvre s’incarner dans la vie quotidienne du petit peuple cairote ?
Sonallah Ibrahim. Tous ces détails sur la vie sociale et politique, mais de la vie quotidienne, la description de la manière de s’habiller, de marcher dans la rue, les petits objets, les meubles, la nourriture, tout cela est pour moi extrêmement important. Le roman, c’est l’art du détail. Il n’y a pas de petit détail.
Ne montrent-ils pas, justement, la coexistence dans la ville du Caire de plusieurs civilisations, qui s’interpénètrent sans se confondre ?
Sonallah Ibrahim. À l’époque, par exemple il y a un personnage très critique, Mama Tawehya, qui s’habillait à l’occidentale, mais qui, pour sortir dans la rue, portait la melaya, cette sorte de cape qui couvrait la tête. Maintenant, ce genre de comportement n’existe plus. On trouve soit des femmes entièrement voilées, qui cachent tout, soit des femmes habillées très librement, sans complexes.
Tout cela se condense dans quelques personnages. Une famille, un père avec des enfants issus de deux mariages, quelques amis et voisins. Avez-vous voulu tout concentrer en un microcosme ?
Sonallah Ibrahim. Cela reflète une réalité. Déjà, dans cette famille, le père s’était marié une première fois avec une femme traditionnelle et d’une manière traditionnelle. C’était donc un mariage arrangé, avec une femme dont la seule tâche était de faire des enfants et de s’occuper du ménage. Mais elle est tombée malade, et le père a été obligé d’engager une garde-malade, une très jeune femme. Elle avait moins de vingt ans, et lui cinquante-cinq. Cette jeune femme, c’est ma mère, elle était cultivée pour l’époque, elle lisait les journaux, elle parlait de la défaite de Hitler, de la montée de Gandhi en Inde, et cela a marqué le père et aussi le fils. Cette dualité culturelle marque la famille en son coeur.
D’autant que le père est lui-même déclassé. Il a été bey de seconde classe, un homme considéré et à l’aise…
Sonallah Ibrahim. C’était un fonctionnaire issu d’une famille de commerçants - aisés. Il a lui-même dilapidé son argent avec son deuxième mariage, mais surtout a été frappé par le déclin de la classe moyenne égyptienne à l’issue de la Seconde Guerre mondiale et jusqu’en 1952.
Le narrateur trouve un - refuge dans la curiosité, sexuelle mais aussi littéraire…
Sonallah Ibrahim. Au fil des déménagements qui jalonnent la chute de la famille, l’enfant est resté souvent seul, sans garder des liens d’amitié avec des enfants de son âge. Chez lui, il est le seul enfant. La lecture, celle des journaux, des magazines un peu osés, des textes de chansons, des romans d’aventures ou des livres de classe, lui a ouvert un monde nouveau, différent, lui donne une liberté par rapport au monde.
Est-ce ainsi que ça s’est passé pour vous ?
Sonallah Ibrahim. Oui, c’est tout à fait autobiographique. Ça a éveillé une conscience de classe, il faut le dire : c’est là que j’ai pris conscience de l’existence de classes aux intérêts opposés. Mon engagement, plus tard, prend sa source dans cette expérience vécue.
Le petit peuple du Caire parle très librement de la situation, fait des blagues sur le roi et sur ses maîtresses. Cet esprit frondeur est-il toujours présent ?
Sonallah Ibrahim. Il y a une constante dans l’histoire égyptienne : les mouvements populaires sont toujours très lents à démarrer. Le peuple se défoule, dans cette période de maturation, par l’humour, un esprit satirique ravageur, dont le roi, à l’époque, le président et son entourage, aujourd’hui, ne sortent pas indemnes.
Ce livre est assez audacieux sur les questions des rapports hommes-femmes, la différence d’âge, les problèmes de virilité des hommes âgés. Comment a-t-il été reçu ?
Sonallah Ibrahim. Il n’y a pas eu de réactions négatives, ni chez les lecteurs ni de la part de la censure. Tout cela dépend beaucoup des pays. En Égypte, les censeurs surveillent surtout la critique politique, quitte à fermer les yeux sur les audaces sexuelles. Ailleurs, on s’attachera aux questions religieuses, parfois morales, selon les situations. Le livre a été très bien accueilli, par les lecteurs et par la critique. Il est en cours de traduction en anglais.
Évidemment, on se demande quand nous pourrons lire la suite des aventures de ce jeune garçon…
Sonallah Ibrahim. J’ai commencé par ce que je considère comme la période cruciale de ma vie. J’ai le projet d’écrire sur d’autres étapes, en particulier le moment où j’ai quitté l’Égypte pour la RDA, où j’ai vécu dix ans. Il aura pour titre Berlin 69. Mais j’ai déjà écrit un roman sur la prison, inspiré de mon expérience carcérale, de 1959 à 1964, et tous mes romans portent des éléments autobiographiques. Pour autant, ils sont avant tout des oeuvres de fiction.
Entretien réalisé par Alain NICOLAS (avec l’aide de Farouk MARDAM BEY pour la traduction) et paru dans l'Humanité du 18 septembre 2008
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