Les racines européennes des luttes étudiantes
Occupations d’universités, organisation de référendums dans les facs. On n’est pas à Paris ou à Lille, mais à Salamanque ou à Barcelone. Depuis novembre, des étudiants occupent l’université catalane, et organiseront, le 26 de ce mois, un référendum dans la fac sur le processus de Bologne. Voilà deux ans au moins que le processus de Bologne, initié en 1999 par les États européens, fait l’objet de l’ire des jeunes, au cours des mobilisations qui émaillent la péninsule ibérique.
D’ou viennent les réformes ?
Les manifestants voient dans les grandes lignes de la politique de l’enseignement supérieur de l’Union européenne (UE) la cause des réformes d’inspiration libérale dans leur pays. Ils critiquent l’entrée dans les universités de l’entreprise et la marchandisation de l’enseignement supérieur. Pour autant, leur lutte « anti-Bologne » ne fait pas l’unanimité. L’une des principales organisations étudiantes, la CREUP, estimait que les objectifs du processus étaient louables. En France également, avec le plan campus, la réforme LMD, ou la loi de réforme des universités (LRU), la question est posée. Ces réformes universitaires en Europe proviennent-elles de Bruxelles ?
Les politiques des différents États européens s’inscrivent, de fait, généralement dans les objectifs du processus de Bologne. Celui-ci est issu d’une déclaration des ministres européens de l’Éducation dans la ville de la plus vieille des universités européennes, le 19 juin 1999. Ses objectifs vagues ont permis d’obtenir une adhésion large : un système de diplômes lisibles, une division en deux cycles universitaires (licence, master), un système de crédits, un enseignement de qualité. De plus, certains « critères de références », qui visent à évaluer le remplissage des objectifs vont dans le bon sens : réduction de l’échec scolaire, investissement dans l’éducation et la formation.
Cependant, les politiques mises en oeuvre en France ont des objectifs moins avouables, celui d’un « contrôle total du marché sur la transmission et la production des savoirs », constate le secrétaire national de l’Union des étudiants communistes (UEC), Igor Zamichiei. Ainsi, « la loi de réforme des universités calque la gestion des universités sur celle de l’entreprise », prévient-il. Le président d’université voit son « pouvoir renforcé », et détient presque l’ensemble des pouvoirs d’administration.
Dans le domaine de l’enseignement supérieur et de la recherche, « l’harmonisation européenne ne se fait pas par le droit, prévient Isabelle Bruno, maître de conférences en sciences politiques et auteur d’À vos marques ! Prêts… Cherchez ! (1). Il n’y a aucune contrainte juridique ». En fait, les traités ne reconnaissent pas de compétence spécifique de l’UE dans le domaine de l’enseignement supérieur. Celui demeure attribué à la coopération intergouvernementale, au moyen de la méthode ouverte de coordination inaugurée par la stratégie de Lisbonne. C’est « un dispositif de gestion par objectifs qui emprunte ses techniques au management », précise Isabelle Bruno. Selon les conclusions du Conseil européen de Lisbonne en 2000, cette méthode doit « aider les États membres à développer progressivement leurs propres politiques ».
La « communication de la Commission européenne de 2006, "faire réussir le projet de modernisation pour les universités : formation, recherche et innovation", est épatante par toutes les analogies avec les réformes en cours dans les domaines de la recherche et de l’enseignement supérieur », note Isabelle Bruno. Ainsi dans les lignes directrices de la politique européenne, on retrouve le fait d’« assurer une autonomie et une responsabilité effective des universités », en « basant le financement sur les résultats qu’elles produisent plutôt que simplement sur les moyens qu’elles utilisent ».
Le lien avec les entreprises est évoqué. Le discours de la ministre de l’Enseignement supérieur, Valérie Pécresse, sur la professionnalisation des enseignements puise son inspiration dans le même document, qui prône des « cursus modernisés et flexibles à tous les niveaux et correspondant aux besoins du marché ». D’autres documents de la Commission, comme celui conseillant de « stimuler l’esprit d’entreprise », empruntent la même logique : « Les comportements et les références culturelles se forment dès le plus jeune âge, l’enseignement peut contribuer de manière déterminante à la réussite du défi entrepreneurial. »
Une stratégie économique
La communication « critères de référence européens pour l’éducation et la formation » (2002) illustre la méthodologie en vigueur pour stimuler la compétition entre États. Le terme « performant » est utilisé à destination des universités, des étudiants ou des États à 31 reprises… sur 30 pages. Selon des pratiques managériales, chaque pays est comparé aux « trois plus performants », en fonction de critères comme celui de la progression du nombre de diplômés en science. Ce qui n’est pas sans expliquer les manques de financements pour l’enseignement en sciences humaines.
Cette politique qui vise à la création d’un « espace européen de l’enseignement supérieur » s’inscrit dans la stratégie de Lisbonne, à savoir, faire de l’UE « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde ». Et pour ce, les établissements supérieurs ont pour mission de gravir les échelons dans les classements internationaux des universités pour faire que l’espace européen soit « complètement ouvert au reste du monde et devienne un acteur compétitif au plan mondial ». Pour attirer des étudiants étrangers, mais aussi des financements d’entreprises. L’Organisation mondiale du commerce se frotte les mains.
(1) À vos marques ! Prêts… Cherchez ! La stratégie européenne de Lisbonne, vers un marché de la recherche, Isabelle Bruno. Éditions du Croquant, 2008, Bellecombe-en-Bauges.
Gaël DE SANTIS dans l'Humanité du 20 février 2009