Le tourisme social à la croisée des chemins

Publié le par Jihad WACHILL

Loisirs : Depuis l’après-guerre, ces associations ont permis la démocratisation des vacances. Face à la baisse continue des subventions, il leur est, aujourd’hui, de plus en plus difficile de remplir leur mission.

Biarritz (Pyrénées-Atlantiques), envoyé spécial.

Domaine de Françon, Biarritz. Un magnifique manoir classé monument historique. Le soleil illumine ses vitraux. Au fond du parc de 12 hectares, les familles Lescure et Lafleur piquent une tête dans la piscine, pour le plus grand plaisir des cinq enfants. Ils n’ont pourtant rien de châtelains : tziganes sédentarisés à Bernos-Beaulac (Gironde), c’est une des premières fois qu’ils partent en vacances. Et ce grâce à une prise en charge de leur séjour à hauteur de 70 % par la Caisse d’allocation familiale (CAF), qui est, par ailleurs, propriétaire du domaine transformé en village de vacances. La gestion du site est confiée à l’association de tourisme social Vacances Tourisme Famille.

Moïse Lafleur est artisan peintre, et il connaît des difficultés financières depuis qu’il a perdu son permis de conduire. « Même en se serrant la ceinture, on n’aurait pas pu partir cette année », explique-t-il. Pourtant, ce séjour était nécessaire : « On est là pour se vider l’esprit. C’était le moment. Cela nous permet de mieux nous intégrer à cette société qui nous ignore, voire nous méprise. » Sans l’aide de la CAF, Marie non plus n’aurait pas pu venir en vacances avec sa fille de douze ans et son fils de neuf ans. éremiste, elle ne débourse que 45 euros pour passer une semaine de repos dans ce splendide domaine, situé à dix minutes de la plage biarrote. Loin de sa HLM bordelaise, pour elle aussi l’évasion était essentielle : « Il fallait changer d’air. C’est la seconde fois que je pars. Je n’en peux plus de Bordeaux. » Pour les petits à-côtés, elle utilise au maximum les chèques vacances. « Je peux offrir à ma fille des tours de poney. Au final, la semaine me coûte à peu près 100 euros tout compris. »

C’est un fait : depuis l’après-guerre, les associations de tourisme social ont joué un rôle clé dans la démocratisation des vacances. Au coeur de la démarche : la non-lucrativité et la non-rémunération des dirigeants et capitaux, et l’accueil d’au moins 40 % de familles aidées. « Il s’agit de mettre sur le marché une offre à des tarifs abordables et qui prenne en compte les familles », résume Jean-Paul Giraud, directeur général de VTF et pilier du secteur. Aujourd’hui encore, le tourisme social offre un écart de prix de 25 % par rapport à une prestation équivalente dans le privé, et permet, à l’aide de partenariats avec la CAF, d’offrir des séjours aux ménages les plus défavorisés. Mais pas seulement. Au domaine de Françon, les vacanciers venus de milieux populaires côtoient des publics assez différents. Une mixité importante pour Jean-Paul Giraud : « On veut faire du tourisme ouvert à tous, et non pas simplement affecté aux plus défavorisés. »

Yannick est, par exemple, responsable d’un bureau d’étude. Il prend pour la première fois ses vacances au domaine de Françon, avec sa femme, banquière, et leur fils de onze mois. Principale motivation à leur venue : le service aux familles. « Le village est adapté à l’accueil des enfants. Tout est quasiment compris. Et c’est tout de même trois fois moins cher que le même type de prestation dans le privé. » Mais il précise que « ce n’est pas donné, non plus. Je ne suis pas sûr que des familles vraiment modestes puissent se le payer ».

Même situation pour Odile et sa compagne Virginie. Elles sont toutes deux fonctionnaires et sont venues avec leurs deux enfants, deux cousins et les grands-parents. « L’intérêt c’est d’avoir tout clés en main : il y a la pension complète, et c’est un espace clos pour les enfants », souligne Odile. Mais le problème est le même : « Cela reste cher. Ce n’est pas abordable pour tout le monde. Heureusement que nous sommes aidés par les grands-parents et que nous consacrons un budget très important aux vacances. »

Car, si les prix restent encore attractifs, les associations de tourisme social traversent depuis quelque temps une véritable crise, due à la baisse continue des subventions publiques. Actuellement, la seule source de financement provient des régions. Un soutien, donc, très variable d’une zone géographique à une autre. Résultat : VAL-VVF, Vacanciel, Renouveau et VTF, les quatre gros du secteur, se voient bien souvent contraints d’augmenter leurs tarifs plus vite que le coût de la vie.

« On nous affecte un rôle social, mais l’État se désengage, explique Jean-Paul Giraud. Sans soutien, nous allons devoir faire supporter de plus en plus le coût de nos investissements aux vacanciers. » Un processus qui s’observe déjà : « Le public que l’on vise en priorité ne peut plus se payer de vacances chez nous, sauf à bénéficier d’importantes aides de la CAF. » Pour preuve : avec en moyenne 3 500 à 4 500 euros de revenu biactif, les clients de VTF sont très au-dessus du revenu médian de 1 314 euros. Les ménages moyens, pas assez fortunés pour se payer le séjour mais déjà trop pour prétendre à une aide sociale, sont, eux, relativement absents au domaine de Françon.

Le cas d’Isabelle est, à ce titre, assez significatif. Le coût réel de sa semaine à Biarritz avec ses deux enfants est de 1 350 euros. Ex-gérante non salariée d’une société d’attachés de presse, son ancien revenu d’environ 2 700 euros la contraignait à partir dans sa famille : « Je ne pouvais pas mettre 1 350 euros dans des vacances, et encore moins pour ce type de village. C’est très cher pour ce que c’est. » Après un arrêt d’activité, elle se retrouve cette année au RMI. Elle bénéficie du même coup des dispositifs d’aides aux vacances de la CAF : « 60 % du séjour est pris en charge. Avec mes deux enfants, je ne paye plus que 547 euros pour la semaine. Sans aide, c’est sûr que je ne viendrais pas là. »

Face à cette situation, les associations de tourisme social se retrouvent à la croisée des chemins. Avec, au choix, deux options. La première : modifier totalement la clientèle visée en misant sur des vacanciers plus huppés. « Mais cela dénature alors tout le projet politique », déplore Jean-Paul Giraud. Certains groupes ont déjà fait ce choix, comme VVF (Villages vacances familles), célèbre société de villages vacances qui était à l’origine une association de tourisme social, et qui poursuit sa reconversion en devenant Belambra-VVF. Ou alors, deuxième option : « On se bat pour obtenir des subventions et on multiplie les partenariats avec des organismes sociaux, lâche, volontaire, le directeur de VTF. Mais une chose est sûre : tout seuls, nous n’arriverons pas à continuer notre mission. »

Christophe PAYET dans l'Humanité du 25 août 2008
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