Pierre CHEVALIER : « L’eau est toujours un problème local »
Environnement : Le 13e Congrès mondial de l’eau s’est ouvert hier à Montpellier. Au coeur des échanges : climat, démographie, gestion des ressources et aménagement du territoire.
Sans eau, pas de vie. Une évidence qui ne va pas sans poser de questions : comment assurer à une population plus nombreuse une eau de qualité en quantité suffisante ? Qui doit la gérer ? Quels sont les impacts des changements climatiques ? Autant de débats au coeur de la 13e édition du Congrès mondial de l’eau, qui réunit à Montpellier, depuis hier, un millier de scientifiques de 120 pays. Voyage en immersion avec Pierre Chevalier, à la tête du comité d’organisation du congrès. Ce spécialiste en hydrologie à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) dirige l’Institut languedocien de recherche sur l’eau et l’environnement.
Pourquoi l’eau mérite-t-elle un congrès mondial ?
Pierre Chevalier. Les ressources en eau font partie des préoccupations des scientifiques, dans un monde où elles sont soumises à des pressions de plus en plus fortes et variées. Au premier rang desquelles figure l’augmentation de la population et de la demande en eau. En s’enrichissant, la population mondiale a accès à plus de « facilités », elle demande donc plus d’eau et de meilleure qualité. À cela s’ajoute l’augmentation de la quantité d’eau nécessaire à la production d’aliments : près de 70 % des prélèvements d’eau, à l’échelle de la planète, le sont pour l’irrigation et l’agriculture. Il existe aussi des pressions liées à l’aménagement du territoire. Dès lors que l’on modifie les forêts pour en faire des prairies ou que l’on canalise des rivières, on modifie le cycle de l’eau. On change la manière dont l’eau est disponible pour les différents usages : industriels, alimentaires… De plus, le réchauffement climatique conduit, surtout dans les régions tempérées et tropicales, à une augmentation globale de l’évaporation. Ce qui diminue la ressource en eau disponible. Enfin, l’eau est très mal répartie dans l’espace et dans le temps. Les pressions que j’ai évoquées, en modifiant le cycle de l’eau, changent aussi sa distribution. Par exemple, en France, le Nord connaîtra plus de précipitations, mais avec des étés plus secs, et le Sud, davantage d’évaporation. Donc globalement, les ressources en eau d’hiver seront largement suffisantes à nos besoins, mais poseront problème en été.
Contrairement au pétrole, l’eau se renouvelle. Le problème est donc surtout d’y accéder…
Pierre Chevalier. L’eau est toujours un problème local. Bien sûr, on en transporte loin mais avec des infrastructures lourdes. C’est à l’échelle du village, de la petite région, que se décline l’usage de l’eau. Ici, on l’utilisera pour le tourisme, là pour l’agriculture ou pour produire de l’énergie. De la même manière, culturellement, la relation à l’eau change d’un continent à l’autre. On consomme ainsi deux fois plus d’eau en Amérique du Nord qu’en Europe.
On ne manquera jamais d’eau ?
Pierre Chevalier. Ça dépend où. Dans certaines régions d’Afrique, on manque d’eau. Mais dans les régions les plus désertiques, où il n’y a ni réserve ni précipitation, les populations humaines sont minimes. Sauf si une richesse économique justifie qu’on y investisse et qu’on y installe des populations. C’est le cas dans les régions désertiques du Pérou et du Chili, où les mines et les ports de la côte rendent économiquement intéressant l’acheminement d’eau depuis la cordillère des Andes. Même chose en Asie centrale où l’on développe de l’agriculture à grande échelle, ce qui a conduit au drame de la mer d’Aral. L’eau est mal répartie dans certaines régions et manquera à différentes périodes de l’année.
Jusqu’à provoquer des conflits ?
Pierre Chevalier. Il y a toujours eu des conflits liés à l’eau. De tout temps, en aval d’une rivière, on a estimé que le voisin en amont prenait trop d’eau. De même pour les conflits d’usage : certains utilisent l’eau pour l’agriculture ou l’industrie au détriment de l’alimentation en eau des villes. Il arrive que des réserves soient transfrontalières. Par exemple, au Moyen-Orient, l’Euphrate prend sa source en Anatolie où les Turques ont un énorme projet hydraulique qui modifie le régime du fleuve. Ceci a des conséquences sur les deux principaux pays en aval, la Syrie et l’Irak. Autre exemple : en Inde, la rivière Cauvery approvisionne en eau Bangalore, la Silicon Valley indienne, très riche. La rivière traverse ensuite l’État du Tamil Nadu, très pauvre, où il n’y a plus d’eau. Ce qui crée des conflits. De là à dire que l’eau est susceptible de générer des conflits, il y a un pas que je ne franchis pas.
Entretien réalisé par Vincent DEFAIT et paru dans l'Humanité du 2 septembre 2008
Sans eau, pas de vie. Une évidence qui ne va pas sans poser de questions : comment assurer à une population plus nombreuse une eau de qualité en quantité suffisante ? Qui doit la gérer ? Quels sont les impacts des changements climatiques ? Autant de débats au coeur de la 13e édition du Congrès mondial de l’eau, qui réunit à Montpellier, depuis hier, un millier de scientifiques de 120 pays. Voyage en immersion avec Pierre Chevalier, à la tête du comité d’organisation du congrès. Ce spécialiste en hydrologie à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) dirige l’Institut languedocien de recherche sur l’eau et l’environnement.
Pourquoi l’eau mérite-t-elle un congrès mondial ?
Pierre Chevalier. Les ressources en eau font partie des préoccupations des scientifiques, dans un monde où elles sont soumises à des pressions de plus en plus fortes et variées. Au premier rang desquelles figure l’augmentation de la population et de la demande en eau. En s’enrichissant, la population mondiale a accès à plus de « facilités », elle demande donc plus d’eau et de meilleure qualité. À cela s’ajoute l’augmentation de la quantité d’eau nécessaire à la production d’aliments : près de 70 % des prélèvements d’eau, à l’échelle de la planète, le sont pour l’irrigation et l’agriculture. Il existe aussi des pressions liées à l’aménagement du territoire. Dès lors que l’on modifie les forêts pour en faire des prairies ou que l’on canalise des rivières, on modifie le cycle de l’eau. On change la manière dont l’eau est disponible pour les différents usages : industriels, alimentaires… De plus, le réchauffement climatique conduit, surtout dans les régions tempérées et tropicales, à une augmentation globale de l’évaporation. Ce qui diminue la ressource en eau disponible. Enfin, l’eau est très mal répartie dans l’espace et dans le temps. Les pressions que j’ai évoquées, en modifiant le cycle de l’eau, changent aussi sa distribution. Par exemple, en France, le Nord connaîtra plus de précipitations, mais avec des étés plus secs, et le Sud, davantage d’évaporation. Donc globalement, les ressources en eau d’hiver seront largement suffisantes à nos besoins, mais poseront problème en été.
Contrairement au pétrole, l’eau se renouvelle. Le problème est donc surtout d’y accéder…
Pierre Chevalier. L’eau est toujours un problème local. Bien sûr, on en transporte loin mais avec des infrastructures lourdes. C’est à l’échelle du village, de la petite région, que se décline l’usage de l’eau. Ici, on l’utilisera pour le tourisme, là pour l’agriculture ou pour produire de l’énergie. De la même manière, culturellement, la relation à l’eau change d’un continent à l’autre. On consomme ainsi deux fois plus d’eau en Amérique du Nord qu’en Europe.
On ne manquera jamais d’eau ?
Pierre Chevalier. Ça dépend où. Dans certaines régions d’Afrique, on manque d’eau. Mais dans les régions les plus désertiques, où il n’y a ni réserve ni précipitation, les populations humaines sont minimes. Sauf si une richesse économique justifie qu’on y investisse et qu’on y installe des populations. C’est le cas dans les régions désertiques du Pérou et du Chili, où les mines et les ports de la côte rendent économiquement intéressant l’acheminement d’eau depuis la cordillère des Andes. Même chose en Asie centrale où l’on développe de l’agriculture à grande échelle, ce qui a conduit au drame de la mer d’Aral. L’eau est mal répartie dans certaines régions et manquera à différentes périodes de l’année.
Jusqu’à provoquer des conflits ?
Pierre Chevalier. Il y a toujours eu des conflits liés à l’eau. De tout temps, en aval d’une rivière, on a estimé que le voisin en amont prenait trop d’eau. De même pour les conflits d’usage : certains utilisent l’eau pour l’agriculture ou l’industrie au détriment de l’alimentation en eau des villes. Il arrive que des réserves soient transfrontalières. Par exemple, au Moyen-Orient, l’Euphrate prend sa source en Anatolie où les Turques ont un énorme projet hydraulique qui modifie le régime du fleuve. Ceci a des conséquences sur les deux principaux pays en aval, la Syrie et l’Irak. Autre exemple : en Inde, la rivière Cauvery approvisionne en eau Bangalore, la Silicon Valley indienne, très riche. La rivière traverse ensuite l’État du Tamil Nadu, très pauvre, où il n’y a plus d’eau. Ce qui crée des conflits. De là à dire que l’eau est susceptible de générer des conflits, il y a un pas que je ne franchis pas.
Entretien réalisé par Vincent DEFAIT et paru dans l'Humanité du 2 septembre 2008
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