Autriche : Le retour de la souillure brune ?
Autriche : Dans les élections anticipées de ce dimanche provoquées par l’éclatement de la grande coalition, l’extrême droite pourrait retrouver son niveau record de la fin des années 1990.
Une poussée brune menace à nouveau l’Autriche. Les élections législatives anticipées de dimanche devraient en effet être marquées par un retour en force de l’extrême droite qui pourrait même flirter, selon toutes les enquêtes d’opinion, avec les scores record réalisés en 1999. Le scrutin rendu inévitable par l’éclatement en juillet de la « grande coalition » entre le parti social-démocrate (SPÖ) et le parti populaire (ÖVP) a créé une situation extrêmement favorable à la démagogie des tribuns des partis les plus ouvertement xénophobes.
Bilan social et politique calamiteux
Après avoir poursuivi avec son partenaire de droite une politique marquée d’une orthodoxie libérale à toute épreuve l’ex-chancelier social-démocrate Alfred Gusenbauer a été contraint, au début de l’été, de jeter l’éponge, deux ans à peine après avoir pris le gouvernail du pays, tant il était devenu impopulaire jusqu’au sein de sa propre formation. Une querelle sur le calendrier de mise en place d’une prochaine réforme fiscale a servi de prétexte formel au divorce entre les deux ex-partenaires.
Le discrédit attaché au bilan social et politique calamiteux de ces deux années d’alliance gauche-droite pourrait resurgir sensiblement de la même façon sur chacun des deux grands partis. Pour la première fois SPÖ et ÖVP qui ont dominé outrageusement toute la vie politique depuis la fin de la guerre dans un système fondé sur le bipartisme, pourraient ainsi rassembler beaucoup moins de 60 % des électeurs du pays (28 % pour le SPÖ et 26 % pour l’ÖVP en moyenne dans les sondages contre respectivement 35 % et 34 % en 2006).
Principale raison du mécontentement populaire : la baisse du pouvoir d’achat avec d’un côté une augmentation des prix record (+ 4 % en juin en rythme annuel) et de l’autre une stagnation, voire une régression des salaires. À l’origine de cette dégradation, qui touche jusqu’aux classes moyennes, la poursuite de réformes libérales entamées sous le précédent gouvernement de Wolfgang Schüssel (droite-extrême droite) et une politique de « modération salariale » - traduisez de pression à la baisse sur les salaires - sous couvert de favoriser la « compétitivité » des produits made in Austria et de respecter les sacro-saintes recommandations de la Banque centrale européenne.
Ce contexte de crise de confiance politique et d’aiguisement du mal-être social constitue un terrain particulièrement propice à une extrême droite qui était pourtant donnée moribonde au printemps 2005 quand elle se scinda en deux branches, l’une favorable à la poursuite de la cogestion des affaires avec l’ÖVP et l’autre partisane de la rupture avec le chancelier Schüssel. Les premiers, emmenés par l’ancien chef de file de la mouvance brune, Jörg Haider, décidaient de créer de toutes pièces l’Alliance pour l’avenir de l’Autriche (BZÖ) quand les seconds héritaient du parti libéral (FPÖ), formation en pièces et orpheline de son leader « charismatique ».
Dès les législatives de 2006, si le BZÖ ne pouvait mieux faire que de limiter les dégâts, franchissant tout juste la barre des 4 % qualificative pour l’entrée au Nationalrat (assemblée nationale), le FPÖ réussissait à passer les 11 %, « ressourcé » par son nouveau jeune leader, Hans Christian Strache. « Même visage bronzé, même capacité de tribun populiste, même aptitude au télémarketting, que son modèle d’autrefois, il s’est appuyé sur une campagne haineuse contre l’Islam et les musulmans », souligne pour l’Humanité le politologue, Peter Stein, de l’université de Vienne.
Deux ans plus tard les deux partis sont crédités de respectivement 8 % et 18 % par les sondages. Soit un total de 26 %. À peine en dessous du score (26,9 %) qui avait permis au FPÖ de Haider en 1999 d’arriver juste devant l’ÖVP et de briguer, en position de force, une participation à parité dans un gouvernement droite-extrême droite, ce qui avait initialement soulevé, on s’en souvient, un tollé dans toute l’Union européenne (UE). Et elle paraît bien loin l’époque où certains commentaires s’extasiaient de l’habilité politique du chancelier Schüssel, maintes fois présenté comme une sorte de Siegfried réussissant à dominer le dragon de l’extrême droite en phagocytant une partie de ses voix.
La souillure brune a prospéré sur la crise politique et sociale, bénéficiant aussi plus que jamais de cet atavisme historique si poisseux de la culture politique autrichienne qu’a constitué l’absence de confrontation du pays avec son passé, « les anciens membres "ordinaires" du parti nazi ayant été recyclés et intégrés dans les rangs du SPÖ comme de l’ÖVP au sortir de la guerre », rappelle Peter Stein.
Un jeu malsain avec le "conflit des civilisations"
Comme dans un scénario cauchemar du regretté dramaturge Thomas Bernhard, le refoulé revient aujourd’hui à fleur de peau. Banalisé par la participation gouvernementale et profitant de l’irresponsabilité de tous ceux qui, bien au-delà de la petite Autriche, ont joué de démagogie ou de la « politique de la force », jusqu’à en nourrir un climat de conflit de civilisation. Les rues de Vienne et des grandes villes autrichiennes sont défigurées ces jours-ci d’appel à jeter « l’Islam dehors », à empêcher « l’islamisation de la société » ou à garder « l’Autriche aux Autrichiens ».
La percée attendue de l’extrême droite risque de rendre difficile l’émergence d’une nouvelle coalition gouvernementale et pourrait faire resurgir la tentation d’une alliance avec l’une des deux formations du courant brun. Wilhelm Molterer, le leader de l’ÖVP a déjà donné des signes favorables. Et même Werner Faymann, la tête de liste du SPÖ ne lui ferme pas totalement la porte. Seule éclaircie à ce sombre tableau : la véritable gauche autrichienne, marginalisée de longue date, pourrait progresser sensiblement lors de ce scrutin. Le parti communiste (KPÖ) de Mirko Messner qui tente de développer une stratégie de rassemblement a réussi, ces dernières années des percées au plan régional. Il pourrait doubler, voire tripler son score tout en restant très vraisemblablement sous la barre qualificative des 4 %.
Bruno ODENT dans l'Humanité du 26 septembre 2008
Une poussée brune menace à nouveau l’Autriche. Les élections législatives anticipées de dimanche devraient en effet être marquées par un retour en force de l’extrême droite qui pourrait même flirter, selon toutes les enquêtes d’opinion, avec les scores record réalisés en 1999. Le scrutin rendu inévitable par l’éclatement en juillet de la « grande coalition » entre le parti social-démocrate (SPÖ) et le parti populaire (ÖVP) a créé une situation extrêmement favorable à la démagogie des tribuns des partis les plus ouvertement xénophobes.
Bilan social et politique calamiteux
Après avoir poursuivi avec son partenaire de droite une politique marquée d’une orthodoxie libérale à toute épreuve l’ex-chancelier social-démocrate Alfred Gusenbauer a été contraint, au début de l’été, de jeter l’éponge, deux ans à peine après avoir pris le gouvernail du pays, tant il était devenu impopulaire jusqu’au sein de sa propre formation. Une querelle sur le calendrier de mise en place d’une prochaine réforme fiscale a servi de prétexte formel au divorce entre les deux ex-partenaires.
Le discrédit attaché au bilan social et politique calamiteux de ces deux années d’alliance gauche-droite pourrait resurgir sensiblement de la même façon sur chacun des deux grands partis. Pour la première fois SPÖ et ÖVP qui ont dominé outrageusement toute la vie politique depuis la fin de la guerre dans un système fondé sur le bipartisme, pourraient ainsi rassembler beaucoup moins de 60 % des électeurs du pays (28 % pour le SPÖ et 26 % pour l’ÖVP en moyenne dans les sondages contre respectivement 35 % et 34 % en 2006).
Principale raison du mécontentement populaire : la baisse du pouvoir d’achat avec d’un côté une augmentation des prix record (+ 4 % en juin en rythme annuel) et de l’autre une stagnation, voire une régression des salaires. À l’origine de cette dégradation, qui touche jusqu’aux classes moyennes, la poursuite de réformes libérales entamées sous le précédent gouvernement de Wolfgang Schüssel (droite-extrême droite) et une politique de « modération salariale » - traduisez de pression à la baisse sur les salaires - sous couvert de favoriser la « compétitivité » des produits made in Austria et de respecter les sacro-saintes recommandations de la Banque centrale européenne.
Ce contexte de crise de confiance politique et d’aiguisement du mal-être social constitue un terrain particulièrement propice à une extrême droite qui était pourtant donnée moribonde au printemps 2005 quand elle se scinda en deux branches, l’une favorable à la poursuite de la cogestion des affaires avec l’ÖVP et l’autre partisane de la rupture avec le chancelier Schüssel. Les premiers, emmenés par l’ancien chef de file de la mouvance brune, Jörg Haider, décidaient de créer de toutes pièces l’Alliance pour l’avenir de l’Autriche (BZÖ) quand les seconds héritaient du parti libéral (FPÖ), formation en pièces et orpheline de son leader « charismatique ».
Dès les législatives de 2006, si le BZÖ ne pouvait mieux faire que de limiter les dégâts, franchissant tout juste la barre des 4 % qualificative pour l’entrée au Nationalrat (assemblée nationale), le FPÖ réussissait à passer les 11 %, « ressourcé » par son nouveau jeune leader, Hans Christian Strache. « Même visage bronzé, même capacité de tribun populiste, même aptitude au télémarketting, que son modèle d’autrefois, il s’est appuyé sur une campagne haineuse contre l’Islam et les musulmans », souligne pour l’Humanité le politologue, Peter Stein, de l’université de Vienne.
Deux ans plus tard les deux partis sont crédités de respectivement 8 % et 18 % par les sondages. Soit un total de 26 %. À peine en dessous du score (26,9 %) qui avait permis au FPÖ de Haider en 1999 d’arriver juste devant l’ÖVP et de briguer, en position de force, une participation à parité dans un gouvernement droite-extrême droite, ce qui avait initialement soulevé, on s’en souvient, un tollé dans toute l’Union européenne (UE). Et elle paraît bien loin l’époque où certains commentaires s’extasiaient de l’habilité politique du chancelier Schüssel, maintes fois présenté comme une sorte de Siegfried réussissant à dominer le dragon de l’extrême droite en phagocytant une partie de ses voix.
La souillure brune a prospéré sur la crise politique et sociale, bénéficiant aussi plus que jamais de cet atavisme historique si poisseux de la culture politique autrichienne qu’a constitué l’absence de confrontation du pays avec son passé, « les anciens membres "ordinaires" du parti nazi ayant été recyclés et intégrés dans les rangs du SPÖ comme de l’ÖVP au sortir de la guerre », rappelle Peter Stein.
Un jeu malsain avec le "conflit des civilisations"
Comme dans un scénario cauchemar du regretté dramaturge Thomas Bernhard, le refoulé revient aujourd’hui à fleur de peau. Banalisé par la participation gouvernementale et profitant de l’irresponsabilité de tous ceux qui, bien au-delà de la petite Autriche, ont joué de démagogie ou de la « politique de la force », jusqu’à en nourrir un climat de conflit de civilisation. Les rues de Vienne et des grandes villes autrichiennes sont défigurées ces jours-ci d’appel à jeter « l’Islam dehors », à empêcher « l’islamisation de la société » ou à garder « l’Autriche aux Autrichiens ».
La percée attendue de l’extrême droite risque de rendre difficile l’émergence d’une nouvelle coalition gouvernementale et pourrait faire resurgir la tentation d’une alliance avec l’une des deux formations du courant brun. Wilhelm Molterer, le leader de l’ÖVP a déjà donné des signes favorables. Et même Werner Faymann, la tête de liste du SPÖ ne lui ferme pas totalement la porte. Seule éclaircie à ce sombre tableau : la véritable gauche autrichienne, marginalisée de longue date, pourrait progresser sensiblement lors de ce scrutin. Le parti communiste (KPÖ) de Mirko Messner qui tente de développer une stratégie de rassemblement a réussi, ces dernières années des percées au plan régional. Il pourrait doubler, voire tripler son score tout en restant très vraisemblablement sous la barre qualificative des 4 %.
Bruno ODENT dans l'Humanité du 26 septembre 2008
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