L’Afrique toujours menacée de famine
Pénurie alimentaire . Le danger s’intensifie surtout quand il s’ajoute à une crise politique. Rencontre avec l’un des principaux opposants camerounais.
Selon la FAO, une quarantaine de pays sont menacés de crise alimentaire aiguë, pour majorité dans le continent africain. Une perspective aujourd’hui amplifiée par la démence financière régnant au Nord. Or, avant même son déclenchement, l’agence de l’ONU avait formulé cette prophétie lugubre : la facture des importations céréalières des pays africains les plus pauvres devrait augmenter d’environ 75 % sur l’année en cours. Le début de l’année 2008 a été marqué par des émeutes de la faim qui, dans plusieurs pays, se sont heurtées à des répressions musclées. En particulier au Cameroun où ces manifestations contre la vie chère se surajoutent à une forte tension politique. Moukoko PRISO, secrétaire général de l’Union des populations du Cameroun (UPC), parti né des luttes contre l’oppression coloniale française, répond aux questions de l’humanité.
La répression des émeutes de la faim a atteint dans votre pays un niveau exceptionnel de violence : on parle d’une centaine de morts pour le seul mois de février…
Moukoko Priso. Il y a eu plus d’une centaine de victimes. Des témoignages font état d’un nombre indéterminé de jeunes liquidés en douce. D’autres faits que la hausse des prix alimentaires et du carburant sont à prendre en compte. Principalement la réforme annoncée de la Constitution afin de lever la limitation du mandat présidentiel à deux septennats et déblayer le terrain à Biya pour l’échéance 2011. Dès janvier, des manifestations à ce propos étaient interdites à Douala, le pouvoir choisissant le bras de fer. À la limite, on peut dire qu’il a préféré ensuite mettre en avant les revendications syndicales et professionnelles (chauffeurs de taxi, en particulier) pour occulter le contenu politique de cette colère populaire. Tout lui était bon pour évacuer de l’avant-scène le retaillage sur mesure de la loi fondamentale.
J’ajoute que les émeutes de la faim en Afrique sont à resituer dans une perspective historique. Celle tracée par le problème de la dette. Les cultures vivrières ont été sacrifiées aux cultures de rente, seules susceptibles d’attirer les devises nécessaires au remboursement de la dette. Les paysans camerounais ont été dépouillés de leurs terres afin de constituer de vastes espaces réservés notamment à la culture industrielle de la banane. Les groupes à base française ou américaine (Del Monte) se sont engouffrés dans la brèche. Ajoutez l’incurie des pouvoirs publics en matière d’infrastructures agricoles et rurales et le tableau sera complet… Le gouvernement Biya a emporté une victoire précaire avec la réforme constitutionnelle. Le feu couve sous la braise. Une grande partie de la jeunesse ne cache pas sa conviction que « ça rebondira » un jour ou l’autre.
L’UPC a tenu son dernier congrès ce mois d’août. Dans quelles conditions s’est-il déroulé ?
Moukoko Priso. La veille du congrès (du 14 au 17 août), on nous a envoyé un commissaire pour déclarer notre réunion « illégale », donc interdite, sous prétexte de « menaces de trouble à l’ordre public ». Nous avons tenu son ouverture à notre siège de Douala… Nous diffuserons prochainement les conclusions de nos travaux. Sous forme d’un document de synthèse concernant la nécessaire démocratisation du pays ainsi que la construction d’une économie nationale orientée vers la satisfaction des besoins de nos populations, rompant avec ce qu’il faut bien appeler une économie de traite. Un programme qui met l’accent sur un faisceau d’exigences essentielles en matière d’emploi, de formation des jeunes, de la condition féminine, du développement des cultures nationales…
Le Congrès marque un double anniversaire : le soixantième de la naissance de votre parti, le cinquantième de l’assassinat de son fondateur, Ruben Um Nyobé, par les militaires français envoyés au secours d’Ahmadou Ahidjo. Conflit colonial à l’origine, cette guerre toujours ignorée de l’opinion française s’est achevée plusieurs années après l’indépendance officielle, ce qui avait permis à Pierre Messmer, ancien gouverneur, de dire que l’UPC n’était pas un parti indépendantiste, mais révolutionnaire…
Moukoko Priso. Comme chez nos frères angolais, le problème de la signification à donner à l’indépendance s’est posé après le combat mené pour l’obtenir (entre 1955 et 1960). Messmer avait proposé à Um Nyobé la place de fantoche de la domination française, celle qui échut à Ahidjo. Se heurtant à un refus, il se fixa un but : liquider l’UPC après l’avoir isolée sur la scène africaine. Après 1960, l’UPC a continué le combat pour lequel Um Nyobé avait été assassiné. Je vous renvoie au livre de Richard Joseph, antillais anglophone auteur de Radical Nationalism In Cameroun (publié en 1977, une traduction en français a paru chez Karthala - NDLR), soulignant que « le Cameroun est le seul pays où ceux qui se sont battus pour l’indépendance ont été écartés du pouvoir ».
De passage à Dakar, le président Sarkozy a multiplié les perles de culture, dont ce diagnostic : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire »…
Moukoko Priso. En son temps, Hegel avait déjà jugé que l’Afrique n’avait pas d’histoire. Peut-être le président français vient-il de le lire… Reprendre ce type de discours, c’est de toute façon plutôt triste pour le chef d’un État de culture comme la France. Et triste pour ce que cela augure des rapports futurs entre pays africains et la France. Ce langage exprime la pérennité d’un fond de pensée coloniale et raciste. Il y a là dedans un genre de mépris splendide à sa façon !
Entretien réalisé par Jean CHATAIN et paru dans l'Humanité du 15 octobre 2008
Selon la FAO, une quarantaine de pays sont menacés de crise alimentaire aiguë, pour majorité dans le continent africain. Une perspective aujourd’hui amplifiée par la démence financière régnant au Nord. Or, avant même son déclenchement, l’agence de l’ONU avait formulé cette prophétie lugubre : la facture des importations céréalières des pays africains les plus pauvres devrait augmenter d’environ 75 % sur l’année en cours. Le début de l’année 2008 a été marqué par des émeutes de la faim qui, dans plusieurs pays, se sont heurtées à des répressions musclées. En particulier au Cameroun où ces manifestations contre la vie chère se surajoutent à une forte tension politique. Moukoko PRISO, secrétaire général de l’Union des populations du Cameroun (UPC), parti né des luttes contre l’oppression coloniale française, répond aux questions de l’humanité.
La répression des émeutes de la faim a atteint dans votre pays un niveau exceptionnel de violence : on parle d’une centaine de morts pour le seul mois de février…
Moukoko Priso. Il y a eu plus d’une centaine de victimes. Des témoignages font état d’un nombre indéterminé de jeunes liquidés en douce. D’autres faits que la hausse des prix alimentaires et du carburant sont à prendre en compte. Principalement la réforme annoncée de la Constitution afin de lever la limitation du mandat présidentiel à deux septennats et déblayer le terrain à Biya pour l’échéance 2011. Dès janvier, des manifestations à ce propos étaient interdites à Douala, le pouvoir choisissant le bras de fer. À la limite, on peut dire qu’il a préféré ensuite mettre en avant les revendications syndicales et professionnelles (chauffeurs de taxi, en particulier) pour occulter le contenu politique de cette colère populaire. Tout lui était bon pour évacuer de l’avant-scène le retaillage sur mesure de la loi fondamentale.
J’ajoute que les émeutes de la faim en Afrique sont à resituer dans une perspective historique. Celle tracée par le problème de la dette. Les cultures vivrières ont été sacrifiées aux cultures de rente, seules susceptibles d’attirer les devises nécessaires au remboursement de la dette. Les paysans camerounais ont été dépouillés de leurs terres afin de constituer de vastes espaces réservés notamment à la culture industrielle de la banane. Les groupes à base française ou américaine (Del Monte) se sont engouffrés dans la brèche. Ajoutez l’incurie des pouvoirs publics en matière d’infrastructures agricoles et rurales et le tableau sera complet… Le gouvernement Biya a emporté une victoire précaire avec la réforme constitutionnelle. Le feu couve sous la braise. Une grande partie de la jeunesse ne cache pas sa conviction que « ça rebondira » un jour ou l’autre.
L’UPC a tenu son dernier congrès ce mois d’août. Dans quelles conditions s’est-il déroulé ?
Moukoko Priso. La veille du congrès (du 14 au 17 août), on nous a envoyé un commissaire pour déclarer notre réunion « illégale », donc interdite, sous prétexte de « menaces de trouble à l’ordre public ». Nous avons tenu son ouverture à notre siège de Douala… Nous diffuserons prochainement les conclusions de nos travaux. Sous forme d’un document de synthèse concernant la nécessaire démocratisation du pays ainsi que la construction d’une économie nationale orientée vers la satisfaction des besoins de nos populations, rompant avec ce qu’il faut bien appeler une économie de traite. Un programme qui met l’accent sur un faisceau d’exigences essentielles en matière d’emploi, de formation des jeunes, de la condition féminine, du développement des cultures nationales…
Le Congrès marque un double anniversaire : le soixantième de la naissance de votre parti, le cinquantième de l’assassinat de son fondateur, Ruben Um Nyobé, par les militaires français envoyés au secours d’Ahmadou Ahidjo. Conflit colonial à l’origine, cette guerre toujours ignorée de l’opinion française s’est achevée plusieurs années après l’indépendance officielle, ce qui avait permis à Pierre Messmer, ancien gouverneur, de dire que l’UPC n’était pas un parti indépendantiste, mais révolutionnaire…
Moukoko Priso. Comme chez nos frères angolais, le problème de la signification à donner à l’indépendance s’est posé après le combat mené pour l’obtenir (entre 1955 et 1960). Messmer avait proposé à Um Nyobé la place de fantoche de la domination française, celle qui échut à Ahidjo. Se heurtant à un refus, il se fixa un but : liquider l’UPC après l’avoir isolée sur la scène africaine. Après 1960, l’UPC a continué le combat pour lequel Um Nyobé avait été assassiné. Je vous renvoie au livre de Richard Joseph, antillais anglophone auteur de Radical Nationalism In Cameroun (publié en 1977, une traduction en français a paru chez Karthala - NDLR), soulignant que « le Cameroun est le seul pays où ceux qui se sont battus pour l’indépendance ont été écartés du pouvoir ».
De passage à Dakar, le président Sarkozy a multiplié les perles de culture, dont ce diagnostic : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire »…
Moukoko Priso. En son temps, Hegel avait déjà jugé que l’Afrique n’avait pas d’histoire. Peut-être le président français vient-il de le lire… Reprendre ce type de discours, c’est de toute façon plutôt triste pour le chef d’un État de culture comme la France. Et triste pour ce que cela augure des rapports futurs entre pays africains et la France. Ce langage exprime la pérennité d’un fond de pensée coloniale et raciste. Il y a là dedans un genre de mépris splendide à sa façon !
Entretien réalisé par Jean CHATAIN et paru dans l'Humanité du 15 octobre 2008
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