Didier CHAUDET : « Les néo-taliban veulent reprendre le pouvoir à Kaboul et y rester »
Afghanistan : Didier CHAUDET, chercheur à l’Institut français de recherches internationales, évoque les conséquences de la politique de Washington dans le pays et la région.
Comment peut-on définir aujourd’hui l’insurrection afghane et le mouvement taliban ?
Didier Chaudet. On peut parler de néo-taliban. Les combattants actuels ne sont plus ceux des années 1990, qui avaient combattu avec le mollah Omar et pris Kaboul en 1996. Ce sont des gens plus jeunes. Ils ont vécu en camps de réfugiés et souvent remplacent les anciens, qui ne veulent pas forcément revenir au combat. Les taliban disons « historiques » encore engagés dans le mouvement actuel sont à la direction, notamment le mollah Omar. Mais nous ne sommes pas comme avant, dans une structure pyramidale avec au sommet un chef qui s’impose et qui à partir de ses lieutenants règne sur ses forces. Nous sommes en présence de groupes qui, tout en reconnaissant l’influence d’Omar, voit en lui un nom qui peut rassembler. Sans plus. Ces groupes fonctionnent en réseaux en liaison avec des combattants locaux qui s’associent ponctuellement à d’autres groupes taliban ou djihadistes venus de l’étranger. Ils disposent donc d’une plus grande autonomie sur le terrain que par le passé. Pour mieux définir cette insurrection, on peut parler de mouvement d’abord pachtoun. Les Pachtouns sont l’ethnie principale en Afghanistan, dont le nom signifie pays des pachtouns. Les rois, les leaders afghans sont en grande majorité issus de cette communauté. C’est un mouvement nationaliste très marqué par le religieux, mais surtout par l’histoire de ces vingt-cinq dernières années en Afghanistan, à savoir la guerre civile et l’influence de toute la structure islamique née dans la lutte contre les Soviétiques. Aujourd’hui reste un courant de résistance nationaliste religieux mais circonscrit au nationalisme pachtoun. Ce qui a renforcé la division entre Pachtouns et les autres communautés afghanes.
Que recherchent-ils ?
Didier Chaudet. La domination de fait de l’Afghanistan. Ils veulent reprendre le pouvoir à Kaboul. Certains seraient prêts à le faire par la négociation. Ceux qui sont proches de certains réseaux de renseignement pakistanais. Les dirigeants pakistanais redoutent l’émergence d’un mouvement pachtoun qui leur serait fondamentalement hostile. Les Occidentaux commettent une erreur en sous-estimant les intérêts d’Islamabad. Pour le Pakistan, la menace existe d’une revendication d’un Pachtounistan englobant toutes les tribus de cette ethnie, divisée de part et d’autre de la frontière commune imposée par les Britanniques au XIXe siècle. Pour cette raison, le Pakistan veut un Afghanistan stabilisé qui reconnaît cette frontière et ne réclame pas le reste des territoires pachtouns, qui soit une république islamique et qui le soutiendrait en cas de conflit avec New Delhi. Car c’est une autre dimension du conflit que d’y inclure la question du Cachemire, disputé avec l’Inde. Une Inde qui se rapproche de Washington. Le fait qu’on n’a pas vraiment pris en compte les intérêts nationaux pakistanais et que le problème cachemiri n’a jamais été réellement abordé au niveau international est problématique. Le Cachemire est devenu un enjeu pour les islamistes internationalistes qui s’y sont rapprochés des militaires et des services de renseignement pakistanais.
Comment peut-on expliquer l’échec d’une stabilisation de l’Afghanistan après l’écroulement du régime taliban en 2001 ?
Didier Chaudet. Le régime ne s’est pas écroulé. Les taliban se sont retirés en bon ordre après avoir subi des défaites. Ils se sont réfugiés dans les zones tribales pakistanaises et ont pu s’y implanter, soit parce que certains étaient amis de longue date avec les chefs tribaux, soit en les terrorisant quand ces derniers n’étaient pas du même bord. Quelque 200 dirigeants locaux ont été assassinés. Dès 2002, les taliban ont pu réorganiser une petite résistance à partir de ces bases arrières. En 2003-2004, ils se sont affirmés sur le terrain mais ce retour est passé inaperçu du fait de la guerre en Irak. À partir de 2005, on s’aperçoit qu’ils sont capables de mener de grandes offensives. On estime déjà qu’un cinquième à un quart du territoire afghan est, de fait, tenu par les néo-taliban. Lesquels trouvent un soutien parmi la population, quand celle-ci est éprouvée par les bombardements ou a le sentiment d’être laissée-pour-compte.
On en arrive à parler de gestion catastrophique de la part des États-Unis…
Didier Chaudet. Les États-Unis se sont laissé disperser par la guerre en Irak, et pour le Pentagone le principal moyen de frapper les taliban ou supposés tels est la force des bombardements. Or les informations qui sont communiquées aux Américains ne sont pas toujours fiables, et il y a eu beaucoup de morts civils. La déception afghane est immense. Il n’y a pas de sécurité assurée, il n’y a pas assez de reconstruction et en plus il y a les bombardements. De plus, la participation de supplétifs afghans lors de fouilles est très mal reçue. Ce sont des gens qui viennent souvent du nord du pays, d’ethnie tadjike ou ouzbeke, et considérés comme des ennemis par les familles pachtounes.
Peut-on cerner le poids d’al Qaeda ?
Didier Chaudet. Les néo-taliban et al Qaeda travaillent encore ensemble mais nous sommes avant tout dans un combat afghan. Al Qaeda disposerait de quelque 2 000 hommes - tous des étrangers - mais ce nombre est en augmentation avec l’arrivée de nouveaux djihadistes qui délaissent des zones de guerre comme l’Irak.
En 2006, on estimait à 17 000 hommes le mouvement néo-taliban afghan. Le mouvement néo-taliban pakistanais basé dans les zones tribales pakistanaises est évalué à 40 000 hommes en 2005-2006. Idéologiquement, les néo-taliban sont plus proches d’al Qaeda que par le passé, mais ils sont aussi très pragmatiques quant à leurs rapports à la population afghane. Ils veulent son soutien et sont capables de s’adapter à ses demandes. Ainsi la destruction d’écoles, très impopulaire, a cessé dans l’ensemble. Les néo-taliban veulent gagner le pouvoir à Kaboul et cette fois y rester.
Entretien réalisé par Dominique BARI et paru dans l'Humanité du 9 septembre 2008
Comment peut-on définir aujourd’hui l’insurrection afghane et le mouvement taliban ?
Didier Chaudet. On peut parler de néo-taliban. Les combattants actuels ne sont plus ceux des années 1990, qui avaient combattu avec le mollah Omar et pris Kaboul en 1996. Ce sont des gens plus jeunes. Ils ont vécu en camps de réfugiés et souvent remplacent les anciens, qui ne veulent pas forcément revenir au combat. Les taliban disons « historiques » encore engagés dans le mouvement actuel sont à la direction, notamment le mollah Omar. Mais nous ne sommes pas comme avant, dans une structure pyramidale avec au sommet un chef qui s’impose et qui à partir de ses lieutenants règne sur ses forces. Nous sommes en présence de groupes qui, tout en reconnaissant l’influence d’Omar, voit en lui un nom qui peut rassembler. Sans plus. Ces groupes fonctionnent en réseaux en liaison avec des combattants locaux qui s’associent ponctuellement à d’autres groupes taliban ou djihadistes venus de l’étranger. Ils disposent donc d’une plus grande autonomie sur le terrain que par le passé. Pour mieux définir cette insurrection, on peut parler de mouvement d’abord pachtoun. Les Pachtouns sont l’ethnie principale en Afghanistan, dont le nom signifie pays des pachtouns. Les rois, les leaders afghans sont en grande majorité issus de cette communauté. C’est un mouvement nationaliste très marqué par le religieux, mais surtout par l’histoire de ces vingt-cinq dernières années en Afghanistan, à savoir la guerre civile et l’influence de toute la structure islamique née dans la lutte contre les Soviétiques. Aujourd’hui reste un courant de résistance nationaliste religieux mais circonscrit au nationalisme pachtoun. Ce qui a renforcé la division entre Pachtouns et les autres communautés afghanes.
Que recherchent-ils ?
Didier Chaudet. La domination de fait de l’Afghanistan. Ils veulent reprendre le pouvoir à Kaboul. Certains seraient prêts à le faire par la négociation. Ceux qui sont proches de certains réseaux de renseignement pakistanais. Les dirigeants pakistanais redoutent l’émergence d’un mouvement pachtoun qui leur serait fondamentalement hostile. Les Occidentaux commettent une erreur en sous-estimant les intérêts d’Islamabad. Pour le Pakistan, la menace existe d’une revendication d’un Pachtounistan englobant toutes les tribus de cette ethnie, divisée de part et d’autre de la frontière commune imposée par les Britanniques au XIXe siècle. Pour cette raison, le Pakistan veut un Afghanistan stabilisé qui reconnaît cette frontière et ne réclame pas le reste des territoires pachtouns, qui soit une république islamique et qui le soutiendrait en cas de conflit avec New Delhi. Car c’est une autre dimension du conflit que d’y inclure la question du Cachemire, disputé avec l’Inde. Une Inde qui se rapproche de Washington. Le fait qu’on n’a pas vraiment pris en compte les intérêts nationaux pakistanais et que le problème cachemiri n’a jamais été réellement abordé au niveau international est problématique. Le Cachemire est devenu un enjeu pour les islamistes internationalistes qui s’y sont rapprochés des militaires et des services de renseignement pakistanais.
Comment peut-on expliquer l’échec d’une stabilisation de l’Afghanistan après l’écroulement du régime taliban en 2001 ?
Didier Chaudet. Le régime ne s’est pas écroulé. Les taliban se sont retirés en bon ordre après avoir subi des défaites. Ils se sont réfugiés dans les zones tribales pakistanaises et ont pu s’y implanter, soit parce que certains étaient amis de longue date avec les chefs tribaux, soit en les terrorisant quand ces derniers n’étaient pas du même bord. Quelque 200 dirigeants locaux ont été assassinés. Dès 2002, les taliban ont pu réorganiser une petite résistance à partir de ces bases arrières. En 2003-2004, ils se sont affirmés sur le terrain mais ce retour est passé inaperçu du fait de la guerre en Irak. À partir de 2005, on s’aperçoit qu’ils sont capables de mener de grandes offensives. On estime déjà qu’un cinquième à un quart du territoire afghan est, de fait, tenu par les néo-taliban. Lesquels trouvent un soutien parmi la population, quand celle-ci est éprouvée par les bombardements ou a le sentiment d’être laissée-pour-compte.
On en arrive à parler de gestion catastrophique de la part des États-Unis…
Didier Chaudet. Les États-Unis se sont laissé disperser par la guerre en Irak, et pour le Pentagone le principal moyen de frapper les taliban ou supposés tels est la force des bombardements. Or les informations qui sont communiquées aux Américains ne sont pas toujours fiables, et il y a eu beaucoup de morts civils. La déception afghane est immense. Il n’y a pas de sécurité assurée, il n’y a pas assez de reconstruction et en plus il y a les bombardements. De plus, la participation de supplétifs afghans lors de fouilles est très mal reçue. Ce sont des gens qui viennent souvent du nord du pays, d’ethnie tadjike ou ouzbeke, et considérés comme des ennemis par les familles pachtounes.
Peut-on cerner le poids d’al Qaeda ?
Didier Chaudet. Les néo-taliban et al Qaeda travaillent encore ensemble mais nous sommes avant tout dans un combat afghan. Al Qaeda disposerait de quelque 2 000 hommes - tous des étrangers - mais ce nombre est en augmentation avec l’arrivée de nouveaux djihadistes qui délaissent des zones de guerre comme l’Irak.
En 2006, on estimait à 17 000 hommes le mouvement néo-taliban afghan. Le mouvement néo-taliban pakistanais basé dans les zones tribales pakistanaises est évalué à 40 000 hommes en 2005-2006. Idéologiquement, les néo-taliban sont plus proches d’al Qaeda que par le passé, mais ils sont aussi très pragmatiques quant à leurs rapports à la population afghane. Ils veulent son soutien et sont capables de s’adapter à ses demandes. Ainsi la destruction d’écoles, très impopulaire, a cessé dans l’ensemble. Les néo-taliban veulent gagner le pouvoir à Kaboul et cette fois y rester.
Entretien réalisé par Dominique BARI et paru dans l'Humanité du 9 septembre 2008
Publicité