Des renforts français prêts pour l’Afghanistan ?
Dans les années 1980, durant la guerre soviétique en Afghanistan, Paris Match s’était illustré en publiant des photos de l’assassinat « en direct » d’un instituteur de village communiste par des moudjahidine en lutte contre l’armée russe et les progressistes afghans. Un meurtre normal et légitime, puisque ses auteurs étaient alors des alliés de l’Occident. Cette semaine, l’hebdomadaire récidive et ouvre ses colonnes à un groupe d’insurgés présenté comme responsable de l’attaque de Surabi, dans laquelle dix soldats français ont été tués le 18 août.
La version des taliban sur l’embuscade est sommaire, seules comptent les menaces si la France persévère dans le pays. De quoi puiser dans ces déclarations et ces images tous les prétextes pour l’Élysée et le gouvernement de rempiler. Tous les bons vieux clichés des guerres coloniales sont remis au goût du jour. Hervé Morin, ministre de la Défense, s’obstine à nier que la France mène une guerre en Afghanistan : « Il y a des opérations de guerre », mais « ce n’est pas une guerre au sens d’un État contre un autre », a-t-il expliqué hier matin sur France Inter. En revanche, estime-t-il, « c’est une guerre de la communication que mènent les talibans », en référence au reportage de Paris Match. « Ils ont compris que l’opinion publique occidentale était probablement le talon d’Achille de la communauté internationale présente en Afghanistan. » Et d’y voir que, « derrière tout cela, il y a une donnée fondamentale, c’est que les taliban savent que la supériorité de l’OTAN et de la communauté internationale est manifeste ». « Leur victoire peut être une victoire à travers la faiblesse de l’opinion publique des démocraties occidentales », a ajouté le ministre.
Ainsi, si 55 % des Français se sont prononcés fin août lors d’un sondage pour le retrait des troupes d’Afghanistan, c’est qu’ils n’ont rien compris à ce que leur martelaient leurs dirigeants et ont prêté une oreille complaisante à la propagande djihadiste. Gageons surtout qu’ils avaient retenu une promesse du candidat Sarkozy. Le 26 avril 2007, dans une interview à la télévision, il affirmait : « La présence à long terme des troupes françaises à cet endroit du monde ne me semble pas décisive. De toute manière, si vous regardez l’histoire du monde, aucune armée étrangère n’a réussi dans un pays qui n’est pas le sien. Aucune. (…) Quelle que soit l’époque, quel que soit le lieu. » Un an après, dans son discours du 3 avril à Bucarest, lors du sommet de l’OTAN, il était bien loin de cette modération. « La France est présente aux côtés de ses amis et de ses alliés jusqu’à la victoire », affirmait-il, annonçant, pour répondre à la demande de Washington d’un engagement renforcé au sein de la coalition internationale, l’envoi d’un nouveau contingent de 700 soldats français en Afghanistan, en leur confiant des missions de guerre. Tous les observateurs avertis, à commencer par le général Georgelin, le chef d’état-major, reconnaissaient déjà « l’enlisement » et « l’embourbement » de l’action militaire occidentale.
En même temps que l’Élysée réalignait sa politique internationale sur celle de la Maison-Blanche, l’Afghanistan devenait le théâtre de la lutte des valeurs de la « civilisation », de la « démocratie », contre « la barbarie, l’obscurantisme et le terrorisme ». Une rhétorique empruntée directement à Bush.
L’embuscade meurtrière de Surabi a rappelé à la France qu’elle était bien engagée dans un conflit armé sur décision directe de l’Élysée, qui est décidé à ne pas s’arrêter en si bon chemin. Des renforts français sont sur le départ, comme l’a confirmé le premier ministre le 1er septembre sur Europe 1. Et ce avant même que se tienne le débat sur la question annoncé à l’Assemblée nationale, le 22 septembre. Entre-temps, les élus de la majorité s’activent pour justifier le bien fondé de cette aventure. Une mission d’information parlementaire s’est rendue à Kaboul fin août. Guy Tessier, député UMP et président de la commission de la Défense à l’Assemblée, est revenu convaincu : « Si l’Occident abandonnait l’Afghanistan, Kaboul redeviendrait l’épicentre du djihadisme mondial. Ce serait une régression pour l’islam et les musulmans et constituerait une menace pour la paix partout dans le monde », clame-t-il depuis son retour. Tout en reconnaissant que : « Nous sommes passés d’une logique de maintien de la paix à une logique de guerre. » Une logique qui réclame, selon le Pentagone, une armada d’hommes et de matériel sophistiqué.
Dans la nuit du 21 au 22 août, quelques heures seulement après que Nicolas Sarkozy eut exalté le combat contre la barbarie mené en Afghanistan, 90 civils ont été tués par des bombardements de la coalition internationale. Dans un premier temps, celle-ci démentait avoir tué des civils et n’avait fait état que de la mort de trente insurgés. Mais, le 26 août, le représentant spécial du secrétaire général de l’ONU en Afghanistan confirmait le massacre de 60 enfants, 15 femmes et 15 hommes. Tués au nom de la défense des valeurs universelles de la civilisation contre les forces de la barbarie ?
Dominique BARI dans l'Humanité du 5 septembre 2008